and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)

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MessageSujet: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Sam 19 Jan - 19:19



Assis au premier rang comme à l’accoutumée, je regarde les deux étudiants tenter de déclamer leur texte avec conviction, ne sachant pas trop si mon visage devrait laisser transparaitre une cruelle déception, ou simplement la consternation la plus vive. La semaine dernière, je les avais répartis en binômes et leur avais demandé de préparer une scène de couple – si possible un tant soit peu intéressante d’un point de vue méthodique, en puisant dans l’inépuisable répertoire Shakespearien que j’affectionne particulièrement. Jusqu’ici, leurs prestations, du Roméo et Juliette pour la plupart, ont oscillé entre passable et lamentable, et gloria alléluia, David et Kendra sont les derniers à m’éclabousser de leur médiocrité. Au bout de quelques minutes qui me paraissent interminables, la scène touche à sa fin, et les deux futurs intermittents se tournent vers moi, dans l’attente du jugement. Je me lève sans hâte, et me balançe d’avant en arrière, sans vraiment savoir comment je vais pouvoir exprimer mon ressenti sans leur causer de nouveaux traumatismes affectifs. «Kendra…» Je prends une longue inspiration. «Vas-y mollo sur les trémolos et les grands gestes emphatiques. La méthode Sarah Bernhardt, ça excitait le vieillard dans les années 1870, mais depuis, on est passés à autre chose.» Tout en parlant, je fais les cent pas, sans lâcher des yeux mon bouc émissaire à boucles blondes qui se décompose lentement. «Je vous rappelle, comme ça, qu’Ophélie est la victime collatérale du désir obsessionnel de vengeance d’Hamlet. L’homme qu’elle aime la délaisse, poignarde son père, la traite comme une demeurée, elle devient folle et finit par se jeter dans la rivière, de désespoir. Le spectateur l’aime, la prend en pitié. Là, si tu la joues de cette façon, on aurait limite envie de lui enfoncer nous-même la tête sous l’eau pour qu’elle la boucle. Sois plus naturelle, bordel, je dois vous le dire combien de fois ? Et David…» Le susnommé déglutit bruyamment, prêt à subir mes fourbes avec une bravoure toute juvénile. Son interprétation, comme celle de sa partenaire, était lestée d’artifices pesants, mais il se donne du mal et, contrairement à la plupart de ses camarades, il prend en compte les remarques qu’on lui fait, bien que les résultats se fassent attendre. «… c’était pas mal» j’achève avec une clémence qui me brûle les lèvres et laisse tout le monde, moi compris, visiblement perplexe. «Allez, foutez le camp, j’ai un rendez-vous avec la presse.» La petite troupe prend ses cliques et ses claques dans un concert d’au-revoirs timides, et je me retrouve bientôt en tête à tête avec moi-même dans l’auditorium désert. La journaliste, donc je n’ai retenu ni le nom, ni le canard, devrait arriver d’un moment à l’autre. D’après Daniel, elle enquête dans le cadre d’un article sur la London School of Arts et les prestigieux professeurs qui y distillent leur savoir à une poignée de chanceux. Je laisse échapper un bref rire cynique en y repensant. Prestigieux, vraiment, c’est bien le mot. Oui, je suis prêt à lui concéder que, chacun dans notre domaine, nous avons tous des CV qui en imposent, et peut être que certains d’entre nous prennent un réel plaisir à enseigner. Mais pour la plupart, nous n’avons rien en commun avec ces profs qu’on voit au cinéma, que les étudiants, une fois diplômés, reviennent voir l’œil humide pour la grande scène du II – z’avez changé notre vie, m’sieur Altman ! Pitié. Pour être tout à fait franc, je suis même assez surpris qu’aucun n’ait encore pris l’initiative de se ramener en cours, un jerrican de napalm sous le bras, pour m’immoler sur l’autel de l’orgueil mal placé. Marrant, comme idée, tiens.

Je caresse pensivement les planches souillées par l’absence de talent de mes étudiants, et comme d’habitude, un frisson me traverse de la tête aux pieds. Peu à peu, mon sarcasme fait place à ma grande amie l’amertume, dont je tente de chasser le goût déplaisant d’une longue gorgée de gin. La flasque à la main, je me hisse sur la scène et m’y assieds en tailleur en songeant à la journaliste qui est presque en retard. La malheureuse va devoir faire preuve d’une sacrée dose d’imagination pour faire ressortir mon aspect prestigieux dans son interview. En quoi le suis-je, finalement ? Je l’ai peut-être été, il y a des années, ou bien j’aurais pu l’être. Mais en attendant, toute ma gloire réside dans le fait que je me suis prestigieusement fracassé la colonne vertébrale, avant de devenir un prestigieux alcoolique. Voilà qui risque de vendre du rêve à son lectorat, tiens. Plus j’y pense et plus je me dis que je ferais mieux de la laisser en plan, et d’aller me terrer dans le bureau de Daniel pour y finir ma flasque tranquille, d’aller m’enfermer chez ma sœur, où que ce soit pourvu qu’on m’y foute la paix. Qu’elle se débrouille pour son article. Les journalistes débordent d’imagination, elle n’aura qu’à improviser quelques citations pleines de bons sentiments et me les attribuer. Un grincement me fait simultanément lever la tête et pousser un grognement désabusé. Trop tard. La porte de l’auditorium vient de s’ouvrir sur une silhouette fine et blonde, qui au fur et à mesure qu’elle s’avance, se précise en une jeune femme gracile et, ma foi, tout à fait charmante. Je lui fais signe de descendre les quelques marches qui la séparaient encore de la scène, saute à terre et me forçant à avoir l’air aimable, lui tends une main qu’elle serre avec ce qui ressemble à de l’hésitation. «Je suppose que vous êtes la journaliste ? Clay Altman, enchanté, tout ça. » Maintenant que je la vois de près, cette femme me paraît vaguement familière, et quelque chose dans son attitude a des airs de déjà-vu. Enfin, le phénomène n’est pas rare, aussi je n’y prête pas grande attention. Mais quand même. «Asseyez-vous, je vous en prie...vous avez l’embarras du choix,» j’ajoute en englobant les rangées de sièges vides d’un grand geste. Ma flasque. Je tâte la poche de ma veste et en distingue les contours, putain, tant mieux, j’ai eu peur de l’avoir laissée traîner sur scène, on serait bien parti, tiens. «Je tiens à vous prévenir tout de suite, je suis un piète sujet d’interview, et vous risquez d’être déçue. Comme ça, on part sur de bonnes bases. On commence ?»

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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Dim 20 Jan - 23:52

Je suis très nerveuse. Installée sur le siège arrière d’un taxi qui file droit vers la toute nouvelle école d’arts scéniques de Londres, la London School of Arts, je ne peux pas m’empêcher de jeter des coups d’œil furtifs et réguliers à l’écran de mon téléphone dans l’espoir qu’un signe divin me soit adressé m’annonçant que je peux dormir sur mes deux oreilles ce soir. Rien de tout ça n’est lié au lieu où je me rends avec un empressement certain, non. Tout ça a plutôt à voir avec la une que je titrais ce matin sur les bons conseils insistants de Julian. Dénoncer l’histoire apparemment idyllique et franchement scandaleuse du candidat au poste de premier ministre Arthur Beckett avec une jeune étudiante devenue bras droit de son non moins scandaleux père, Blair Hastings-Bass, m’est toujours apparu comme un gros pas en avant dans le monde politique que je n’étais pas prête à franchir. Inexpérimentée, mal assurée, j’ai tenté de combattre les aspirations de Julian en lui expliquant que traiter d’une telle affaire était un risque périlleux, mais rien n’y a fait, et quand il a apporté son article rédigé agrafé d’une photo, je n’ai franchement pas eu d’autre choix que de mettre tout ça à l’impression. Et maintenant, les gens de Londres et d’ailleurs qui ont l’habitude de nous lire – finalement pas tant de monde que ça, mais à mon avis, ce nombre va s’étendre – découvrent ahuris que le candidat au poste de ministre trompait il y a quelques années allégrement sa femme avec une étudiante qu’il a mise en cloque et forcé à avorter. Une histoire qui risque de faire parler d’elle longtemps et qui a miraculeusement fait surface à cause d’un film sorti juste avant Noël racontant ladite histoire sur un principe complet d’anonymat. Anonymat que j’ai envoyé aux oubliettes en publiant le récit détaillé et peu élogieux qui m’était arrivé aux oreilles par mon ex beau-frère ; une sombre histoire bien compliquée qui aura le mérite de me balancer les pieds joints, à mon humble avis, dans la sphère juridique. Le procès ne devrait pas trop tarder à me tomber dessus et avec lui, son lot de problème. Est-ce que Beckett lui-même me trainera en justice – moi, le journal, qu’importe – ou est-ce que Hastings-Bass s’en chargera, je n’en ai pas la moindre idée, je sais juste que nous avons beaucoup à perdre et que l’équilibre avec ce que nous avons à gagner n’est pas forcément assuré. Il faut que je me sorte cette histoire de la tête avant d’entrer dans l’enceinte de cette école. Je sors un fin dossier rose et attrape quelques notes que j’ai prises et qui se trouvent à l’intérieur. Clay Altman, un professeur de théâtre ancien acteur et fils de. J’inspire, hoche la tête, il faut que je sois bonne cet après midi pour qu’on puisse revenir à des articles moins affreusement angoissants que celui qu’on vient tout juste de sortir.

Je quitte le taxi tout juste devant l’école et entre rapidement, marchant vite sur des talons trop hauts qui pourtant me sont d’une aide précieuse dans la tentative d’affirmation de mon autorité que je cherche à mettre en œuvre. La secrétaire m’accueille sans le moindre intérêt. « Altman ? Il doit avoir terminé son cours. La salle au fond du couloir, l’auditorium, sur votre droite ». Je la remercie d’un sourire jovial qu’elle ignore superbement. Logan & Landsbury, qui ont fondé cette école tout au long de l’an dernier et l’ont ouverte en septembre dernier, ont la réputation d’être eux-mêmes des tyrans et d’après ce que j’ai d’ailleurs compris, le professeur que je m’apprête à rencontrer n’est pas mieux, mais ils auraient au moins pu embaucher du personnel encourageant. Je grimace, cette école représente exactement tout ce que je n’aurais jamais ; la force de courir derrière l’excellence absolue d’une passion, la pression insupportable de ces professionnels établis qui essayent de vous mettre des bâtons dans les roues. Avec ma fac de lettres et mes études bidon, mon poste de journaliste plus gagné que mérité, je fais pâle figure. Mais ça fait partie du jeu, je l’ai appris ces dernières semaines. Ne rien laisser paraître, voilà ce que je m’attache à faire depuis que je suis à la tête du journal. Une fois arrivée devant la porte désignée de l’auditorium, je ne prends pas la peine de frapper, qui le ferait dans une telle salle ? J’entre et cherche mon futur interlocuteur du regard, lui qui se tient près de la scène. Je descends les marches qui nous séparent en m’armant d’un sourire courageux et hoche la tête en arrivant à sa hauteur, tandis que lui m’interroge déjà, en me tendant sa main que je serre, bien entendu, mais avec un peu moins d’assurance que prévu. Qu’est-ce que... Il se présente et j’acquiesce pour valider ses propos en complétant assez rapidement : « Cameron Roxon-Kennedy, et oui, c’est moi la journaliste ». Je souris de plus belle et m’asseois sur l’un des nombreux sièges disponibles quand il m’y invite. Je plisse un peu le front, ce type m’est étrangement familier. Pourtant, je n’ai pas cherché sa photo avant de venir ici, je me souviens m’en être voulu dans le taxi d’ailleurs. Je n’avais aucune idée de qui il était avant d’entrer dans cette auditorium, mais… Je m’installe, sors un dictaphone et une feuille et m’empare d’un stylo, professionnelle autant que faire se peut vu mon manque réel d’assurance et d’expérience en la matière. Je soupire, lui suggère qu’on commence après m’avoir prévenu. Je ris un peu, étrangement ironique, et réplique : « Oh, je suis une piètre intervieweuse vous savez, partons du principe que ce sujet sera une catastrophe et que vous aussi, vous aurez sans doute très envie de m’assigner votre harde d’avocat pour propos blasphématoires ». Je parle trop, comme d’habitude, ça n’a strictement rien de professionnel, et rien de normal non plus. Il n’a pas besoin de savoir qu’une autre potentielle affaire va m’emmener devant les tribunaux et encore moins besoin que je me répande en considérations étranges et crues. « Pardon ». J’inspire et secoue la tête en branchant le dictaphone, déclarant d’une voix que j’essaye de teinter de conviction : « Alors, qu’est-ce que ça fait de représenter l’art du théâtre dans une école aussi renommée et représentative des futurs talents anglais des arts scéniques ? » Cette question est horrible, mon dieu, pourquoi est-ce que je l’ai seulement écrite ? Je ne suis pas sûre de la comprendre entièrement, moi-même. Je fronce le nez, dessine une fleur dans le coin droit de ma feuille en l’interrogeant du regard. Mais avant qu’il n’ait pu esquisser un semblant de réponse, je coupe le dictaphone et fronce le nez. « Est-ce qu’on se connaît ? » Je plisse les yeux, ça aussi, c’est ridicule. « En dehors du fait que vous êtes une célébrité, bien sûr ». Bien sûr.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Jeu 24 Jan - 0:06

Cameron. Cameron, Cameron, Cameron… maintenant que ce visage a un prénom, il me parait de plus en plus familier, et en fin de compte, être incapable d’établir une relation de cause à effet m’irrite fortement. A la base, j’avais accepté cette interview pour faire plaisir à Daniel qui semblait y tenir pour une raison qui m’échappait, mais maintenant, je m’en voudrais presque de n’avoir fait aucune recherche sur cette fille et le journal pour lequel elle écrit. Quand on débute dans le métier, on accorde des interviews à tort et à travers, à qui veut, en vérité, tant on est avide de gloire et de reconnaissance. Je le sais, je suis passé par là. A vingt ans, j’aurais sans hésitation ni remords vendu mon père et ma mère au rabais pour deux lignes dans le numéro de novembre de Légendes et Poneys. Et puis, après quelques rôles, un peu de discernement et la certitude que certains avaient réellement envie d’entendre parler de moi, je suis devenu légèrement plus sélectif. Il faudrait être complètement con pour le nier, les médias jouent un rôle crucial dans la naissance d’une carrière, lorsqu’on est artiste. Aussi, je faisais en sorte que mes propos soient relayés par des journaux correspondant à l’image que je voulais donner de moi : pas trop populaire, un peu intello-gaucho, sans tomber dans l’obscur arty inaccessible. Et puis après mon accident, je n’intéressais plus personne, donc plus de prise de tête. Et me voilà aujourd’hui, après cinq ans de silence médiatique, qui donne ma première interview depuis des lustres à l’aveuglette, à une femme qui, après tout, pourrait très bien être la rédac’ chef de Jardinage et Barbecue, pour ce que j’en sais. Bien joué, Clay, vraiment. Où est la médaille du fin stratège 2013, que je m’étrangle avec ? Ma propre stupidité m’atterre momentanément, et pour sauver la face, je reporte mon attention sur l’inconnue qui n’en est pas une. Le sourire éclatant, l’air affable, elle s’est assise et dégaine à présent ses divers dictaphones, papier et stylos. Après une observation minutieuse, je déduis que, malgré les apparences, elle ne semble pas tout à fait à l’aise. Ma supposition repose sur les petits détails –la tempe qui bat nerveusement, un tressaillement léger dans les doigts, un sourcil froncé, autant de petits riens qui, sur scène, donnent vie à un personnage et font la différence entre un bon et un mauvais acteur. Une fois son attirail mis en place, elle m’annonce avec un certain sarcasme qu’elle est tout aussi lamentable dans son domaine, et que nous fonçons donc droit dans le mur. Rassurant. Cette réplique m’arrache un sourire, mais elle s’excuse aussitôt, sans me laisser le temps d’ouvrir la bouche. C’est en tout cas intéressant d’apprendre que l’un de ses articles a visiblement fait polémique, cela dit. Et j’ai vu juste, elle est stressée, et comme la plupart des gens, elle choisit l’option ‘moulin à paroles’ pour compenser bon gré mal gré son manque d’assurance. Je n’arrive pas à décider si je trouve son attitude drôle, touchante, ou simplement inquiétante, à vrai dire, peut-être que j’y parviendrais si je n’étais pas si occupé à tenter de me rappeler pourquoi elle m’est familière. «Ne vous inquiétez pas, je ne crois pas aux poursuites judiciaires» lui dis-je pour la rassurer, car le ‘aussi’ ne m’a pas échappé. «Je préfère envoyer mon second briser les rotules des gêneurs, c’est plus économique.» Parfois, j’ai tendance à oublier que tout le monde n’est pas nécessairement friand d’humour noir, mais au fond, je m’en tape. Ça me fait marrer, et c’est l’essentiel.

«Alors, qu’est-ce que ça fait de représenter l’art du théâtre dans une école aussi renommée et représentative des futurs talents anglais des arts scéniques ?» Aie. Peut-être qu’elle disait la vérité lorsqu’elle affirmait être aussi douée pour le journalisme qu’un mérou pour le tricot. Enfin, je sais par expérience que toutes les interviews s’ouvrent inévitablement sur une question au mieux bateau, au pire complètement con. Ce sont celles qui suivent qui déterminent si l’entretien sera enrichissant ou digne de Fan2. Enfin, je me plais à penser qu’une journaliste qu’on traîne en justice est foncièrement intéressante. Bon, il faudrait peut-être que j’y réponde, à sa question, d’ailleurs. Je rêve, ou elle gribouille une fleur sur sa feuille ? Cette fille est perturbante, ma foi, à tous niveaux. Contenant un sourire et caressant pensivement mon menton mal rasé, je m’accorde deux secondes de réflexion. Oh, je sais parfaitement ce que je suis censé répliquer, en toute logique. C’est bien sûr un honneur immense [conneries obséquieuses] l’émotion, le privilège de transmettre mon humble savoir [fausse modestie] tous ses jeunes élèves plus doués les uns que les autres, parmi lesquels je m’épanouis tant [conneries hypocrites, deuxième round] c’est ça, vous voyez, la magie du théâtre. Un ramassis de lieux communs et de mensonges. Et si, pour changer, je disais la vérité ? Si je lui disais à quel point il est humiliant de voir ces étudiants me rejeter mon propre échec en pleine gueule, jour après jour ? Qu’au fond, je n’aspire qu’à les voir échouer, à ce qu’ils se sabordent eux-mêmes comme moi avant eux, que je supporte le statut d’enseignant uniquement parce qu’il me donne le droit de les martyriser à loisir ? Si je lui confiais que la scène me manque à en crever, et que certains soirs, je bois à en perdre la tête et je me surprends à souhaiter ne plus jamais me réveiller ? Là, elle tiendrait un scoop, de l’inédit, du réel, du sensationnel, même. Mais encore une fois, elle ne me laisse pas à placer une et, décidément très erratique, coupe son dictaphone pour me demander si on se connait. Ah ! Merci, je ne suis pas encore complètement dingue, donc. Au lieu de crier victoire, je hausse les sourcils et j’éclate de rire. «Effectivement, vous donnez dans le conceptuel quand vous interrogez quelqu’un, vous.» Et là, bam, révélation, je me souviens tout à coup d’elle avec une précision ahurissante. Il y a quelques semaines, nous nous trouvions tous les deux dans un bar de Soho. Cameron était seule, moi aussi. Elle était sublime, tout à fait mon genre, alors j’étais rapidement passé à l’attaque en lui offrant un verre. Résultat des courses, il s’est avéré que j’aurais eu plus de chances d’escalader l’Everest en tongs. Elle était sur la défensive, mutique, craintive. Voyant que je la terrorisais visiblement, j’avais fini par la laisser en paix, déçu et surtout perplexe. Je n’étais ni agressif, ni lourd, ni quoi que ce soit, donc son rejet total était un mystère. J’en avais déduis qu’elle était coincée tendance prude, et j’avais tourné la page. Et maintenant que je me rappelle de notre rencontre, je trouve que tout ça nous place dans une situation tout à fait intéressante. Je songe un instant à lui dire la vérité, et puis finalement, non, je préfère attendre qu’elle réalise d’elle-même. Je hausse donc les épaules, l’innocence incarnée. «Vous m’avez sûrement vu dans Raisons et Sentiments, je jouais le rôle du connard. Mais vous savez, vous me dites quelque chose, vous aussi. C’est vous, la journaliste qui a révolutionné la théorie de l’interview traditionnelle dont la BBC a parlé il y a quelques jours, non ?» Le ton est un brin moqueur, mais pas vindicatif. Cet entretien commence vraiment à me plaire, et encore plus maintenant que j’ai mis le doigt sur son identité. «Enfin, heureusement que ma réponse à votre question de base ne vous intéressait de toute évidence pas le moins du monde, parce que je pense que ce que j’avais à dire ne vous aurait pas vraiment plu.» Je me laisse tomber sur un siège non loin de celui qu'elle occupe. «Vous en avez d’autres en stock ? Je ferai un effort, promis.»
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Lun 28 Jan - 12:25

Je ne sais pas où est en train de partir cet entretien, mais de toute évidence, pas dans le sens qu'on donne normalement à une interview. Je bafouille un peu pour ajouter à la catastrophe ambiante de mon incompétence, et me maudis de ne pas avoir préparé ces questions pendant un peu plus longtemps que deux minutes trente hier soir. A ma décharge, j'étais littéralement épuisée et incapable de réfléchir à ce que je pourrais bien trouver pour rendre cet entretien intéressant. Non pas que le personnage en lui-même ne le soit pas, je n'ai jamais prétendu ça, simplement, mon manque cuisant d'informations et le peu de place laissée dans mon esprit à la LSOA ce matin avoisine le niveau - 1000. Je pense à autre chose, je suis ailleurs, fatiguée, stressée, angoissée même peut être, c'est chez un bon psy que je devrais être et pas en train de travailler mais peu importe, maintenant que je suis là, je dois composer avec tous ces éléments en même temps, sans compter le fait que son visage m'est tellement familier que je suis persuadée de l'avoir déjà croisé quelque part et que cette vérité me perturbe au plus haut point, car elle est accompagnée d'une étrange sensation que je ne m'explique pas. Je ris un peu en le voyant éclater de rire, au moins, il n'est pas en train de me foutre dehors en hurlant contre mon absence total de jugement et de bon sens professionnel. Je joue nerveusement avec une mèche de mes cheveux et me mords la lèvre, le fixant sans doute un peu trop longuement pour essayer de mettre un nom - enfin, métaphoriquement, parce que j'ai beau être nulle, je me souviens quand même de son nom, je crois - une situation, une rencontre sur un visage. La chose me perturbe et j'ai du mal à me concentrer sur les questions suivantes, qui elles, sont inscrites sur ma feuille. Ca plus la menace sur la vie de mes clavicules qui somme toute ne m’effraie pas trop mais m’amène à l’esprit des images que je préfèrerai ne pas avoir.

Il me répond que j'ai dû le voir dans Raison & Sentiments, mais je sais que c'est faux au moment même où les mots sortent de sa bouche. Si j'avais pris le temps de me renseigner sur lui avant, j'aurais pu penser que sa tête m'était familière parce que je l'avais vu sur une quelconque mais passionnante page Wikipédia rédigée avec amour par une groupie notoire, mais je ne l'avais pas fait, et je suis absolument persuadée de ne pas avoir vu ce dont il me parle, bien que je n'ai absolument aucun mal à l'imaginer dans le rôle du connard - non pas qu'il se montre présentement désagréable avec moi ou quoi que ce soit, mais le rôle lui va bien, allez savoir pourquoi mon cerveau en pense autant. Une image... sans doute. Je plisse le front, soudainement presque sur la piste d'un souvenir. Est-ce que je l'aurais déjà croisé quelque part ? Je... Oups. Je sursaute en entendant qu'il me parle de nouveau, et cette fois le sujet abordé n'est pas sans me faire sourire. « Votre confusion me flatte mais je n’ai rien révolutionné du tout, à part peut-être l’art de la médiocrité journalistique ». Je soupire, décidemment, cet interview me donne à faire dans le domaine de l’autodérision. Pourtant, j’ai toujours tenté de rester très professionnelle, simulant la brillance et l’art oratoire pour impressionner mes sujets d’entretien et donner une image sérieuse du journal et de ses articles. S’il me voyait là, plantée comme une gourde, en train de foutre en l’air ma réputation et les prétendues bases du bon journaliste que j’étais censée apprendre et maitriser, il m’enverrait brûler en enfer, pas moins. Et même si je ne crois pas vraiment en Dieu et à une vie après la mort ou quoi que ce soit, je dois bien avouer que Julian est en lui-même suffisamment menaçant et effrayant pour être pris au sérieux. Je batifole tellement dans mes propres pensées que je n’arrive par ailleurs à me concentrer ni sur mon interlocuteur, ni sur ce que je suis censée dire après. Quand sa seconde remarque fuse sur l’intérêt porté à sa réponse, je me sens rougir et secoue la tête en essayant, en vain, de rattraper le coup. « Désolée ». Je grimace et gigote un peu. « J’ai tendance à m’éparpiller un peu mais la réponse m’intéressait ». Je fronce le nez et me souviens de ce qu’il vient de me dire à ce sujet. « Enfin non, laissons, elle était vraiment pitoyable ». Je rallume le dictaphone et inspire pour me donner une dose suffisante de courage pour poursuivre ce suicide professionnel affligeant dont je ne me sors de toute évidence pas le moins du monde. Et pourtant le moment n’est pas désagréable, l’humour vif de mon interlocuteur détend un peu l’atmosphère – ou peut-être pas d’ailleurs – et l’ensemble est assez dynamique. Mais quand mes yeux se portent sur les questions à suivre, je sais d’avance que le tout relève du fiasco total. Je ne sais même pas laquelle poser en premier. « Euh… » J’inspire et me mords la lèvre. « Vous avez des élèves aussi prometteurs que vous l’étiez à leur âge ? » Je grimace, c’est vraiment atrocement nul.

Je le fixe, partagée entre l’envie de rire et l’envie de tout fermer pour mettre fin à tout ce cirque, puis me rappelle que je suis celle qui a demandé à interviewer cet homme qui n’avait par ailleurs rien demandé. Je fronce le nez en portant sur lui toute mon attention, mais ne lui laisse finalement pas plus le temps de répondre que la première fois, oubliant même cette fois de couper le dictaphone qui nous enregistre délibérement. « Attendez… » J’écarquille les yeux et retourne mon stylo dans ma main pour le pointer avec. « Je ne vous ai pas vu dans Raison et Sentiments ». Je secoue la tête, catégorique, et laisse quelques secondes à mon cerveau pour qu’il puisse faire le lien que je viens de trouver. « Vous étiez dans ce bar, l’autre soir… » Un gars un peu draguer – carrément dragueur – qui n’avait pas osé, je crois, remettre en question ma droiture indicible bien que pourtant clairement intéressé – comme nombreux avant lui sans prétention aucune mais juste pour pointer du doigt la fatalité étrange de la vie – moins par ma conversation que par mes charmes quels qu’ils soient. « Cet homme un peu… » Oula. Un peu quoi ? Lourd ? Je grimace, mauvaise idée, écarquille les yeux, inspire, secoue la tête, le tout dans une succession maladroite de gestes épars. « Dragueur ». Je le fixe, ébahie par le hasard mystérieux qui me pousse sur sa route de nouveau, puis me maudis de nouveau de ne pas m’être renseignée plus amplement sur son compte avant de venir, ce qui m’aurait de toute évidence permis de savoir à qui j’avais à faire. « Ca alors… » C'est terriblement embarrassant, sans doute une des premières fois de ma vie où je me suis rendue seule dans un bar pour faire comme ces grandes héroïnes de films à boire un whisky sec pour noyer leur désespoir, à ceci près que je déteste le whisky et que je faisais plus figure d'agneau égaré que de grande héroïne de quoi que ce soit.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Mer 30 Jan - 21:15


Je me surprends, en observant les réactions de mon interlocutrice, à songer qu’elle serait formidable sur grand écran. Notre entretien dure depuis cinq minutes à peine, et je la trouve déjà plus divertissante que l’une de ces vidéos où des grand-mères se cassent la gueule dans une piscine gonflable et le Saturday Night Live combinés. Tour à tour nerveuse, embarrassée, mal à l’aise, voire les trois à la fois, elle s’agite, babille, remue sans discontinu – un vrai régal pour quiconque se prétend féru d’observation maniaque du comportement humain. Elle me fait penser à un papillon, gracile et coloré, qui se mangerait une vitre à répétition, et même avec entrain – un papillon qui aurait l’adresse du dealer de Lance Armstrong. Visiblement, elle se met une pression monumentale pour cet article, peut-être à cause du procès qui lui pend au nez, qui sait. Je pourrais lui dire de se détendre, que malgré notre incompétence manifeste à interviewer et être interviewé, elle aura sûrement de quoi écrire un article tout à fait satisfaisant, ou que je ne suis pas le Premier Ministre, mais je n’ai pas pour habitude de me dénigrer moi-même auprès de parfaits inconnus. D’autres le font à ma place, et avec talent. Cela dit, j’espère pour elle que je suis le seul de ses sujets à avoir tenté de la draguer, sinon elle n’est pas sortie de l’auberge. Ma remarque sur son bouleversement des conventions traditionnelles de l’interview la fait sourire, mais elle replonge presque aussitôt dans la confusion agitée qui semble être sa marque de fabrique. Je hausse les épaules en réponse à sa réplique toute en autodérision. «Au moins, vous avez révolutionné quelque chose, je ne peux pas en dire autant.» Sans pouvoir rien y faire, je sens mon sourire se crisper quelque peu, avant de s’effacer tout simplement. Tiens, revoilà l’amertume, elle ne se sera pas absentée bien longtemps, celle-là. Je tente de la renvoyer dans les limbes où elle s’était tapie avant l’arrivée de Cameron. Oui, après tout, j’ai finalement révolutionné quelques concepts, moi aussi. L’art de l’auto-sabotage, par exemple. Ou bien celui du coma éthylique. Je me rends compte que, par automatisme, j’ai sorti la flasque de gin, ma seule alliée, de la poche de ma veste, comme pour rester cohérent avec mon discours interne. Eh bien, tant qu’à faire… j’avale une gorgée rapide, et le gin me brûle la gorge, et je grimace tandis que l’alcool emporte avec lui mes idées noires. Alors que Cameron gigote sur son siège en s’excusant de se contrefoutre de mes réponses, je parviens à capter son regard et secoue imperceptiblement la tête, pour lui faire comprendre que je ne souhaite aucune allusion concernant la flasque et son apparition intempestive. Cet entretien a beau atteindre des sommets d’absurde, je n’ai pas pour autant envie qu’il vire à la séance chez le psy, merci bien. Le dictaphone refait son apparition et je me cale dans mon siège, bras et jambes croisées, à nouveau en pleine possession de mes moyens. Hors de question de me laisser surprendre en proie à un moment de faiblesse, aussi fugace soit-il. Je compose à nouveau mon personnage habituel – Clay Altman, inatteignable, charmeur, et volubile cynique. C’est ce que je suis et ce qu’on doit penser de moi. Basta.

«Euh… Vous avez des élèves aussi prometteurs que vous l’étiez à leur âge ?» Je me mords la lèvre pour ne pas sourire, sinon la pauvre va penser que je me fous ouvertement de sa gueule. Ce n’est pas mon intention, vraiment, bien que je prenne un plaisir certain à la déstabiliser en attendant qu’elle se souvienne de moi. Mais sans le vouloir, elle me pose pile poil le type de questions qui me gonflent. Comment pourrait-elle le savoir ? Elle ne me connait pas. Pour elle, pour tout le monde, je suis un enseignant ordinaire et traditionnel – passionné par son métier, admiratif de ses petits protégés, prêt à tout pour qu’ils réussissent. Comment pourrait-elle se douter que je suis un tyran perfectionniste pour qui tout n’est que médiocrité, doublé d’un champion toutes catégories en matière de mauvaise foi ? La question mérite réflexion, pourtant. A leur âge, il y a dix ans, j’étais doué, très doué même. Nulle prétention là-dedans, c’est ce que mes propres professeurs me rabâchaient à longueur de journée. Dès le début, je n’ai jamais eu recours à ma famille pour obtenir un rôle, donc oui, ils avaient probablement raison. Si je dois être tout à fait objectif, d’accord, certains de mes élèves sont probablement talentueux. Mais la plupart du temps, je choisis d’ignorer royalement ce détail dérangeant, et me répète avec conviction que j’ai affaire à une bande de brêles de compétition, parmi lesquels quelques-uns perceront peut être, par le biais d’une pub pour les nouilles au micro-ondes. Je m’apprête à répondre quand, ô surprise, Cameron m’empêche de le faire. Un vrai running gag, ma parole. «Attendez…» Ah ? Serait-elle sur la voie ? Silencieux, je laisse ses souvenirs s’acheminer, assembler comme les pièces d’un puzzle un lieu, une heure, un visage, une phrase, jusqu’à ce qu’ils forment une image cohérente. Je peux presque entrevoir les rouages de son cerveau carburer à toute allure, additionner les informations qu’il lui envoie peu à peu. Elle ne m’a pas vu dans Raison et Sentiment, déclare-t-elle. Elle aurait pu, pourtant, il paraît qu’aucune Anglaise digne de ce nom ne passe à côté d’une adaptation BBC de l’œuvre de Jane Austen. «Vous étiez dans ce bar, l’autre soir…» Je hoche la tête pour toute réponse, et j’attends la suite. «Cet homme un peu… dragueur.» L’adjectif me fait marrer. Elle est mignonne, mais je sens bien que ce n’est pas le premier qualificatif qui lui est venu à l’esprit. «Dragueur, vraiment ? Ne vous sentez pas obligée de mentir, manifestement je vous ai paru odieux, envahissant, stupide, ou même répulsif, qui sait.» Je remarque que le dictaphone enregistre toujours, c’est décidément l’interview la plus concept que j’ai jamais donnée. «Vous m’avez intriguée, vous savez,» j’ajoute en souriant. «Je me suis demandée ce que j’avais bien pu faire pour vous terroriser à ce point.» Je ne juge pas utile de lui avouer que j’avais finalement coupé court à toute interrogation en la qualifiant, si je me souviens bien, de prude effarouchée qui avait jeté la clé de sa ceinture de chasteté dans la Tamise. Quelque chose me dit que ça ne lui ferait pas franchement plaisir, et puis la jeune femme que j’ai devant moi est à mille lieues de la pauvre petite chose tétanisée que j’avais laissée à Soho. «Vous devriez jeter un œil à Raison et Sentiment, alors, comme ça vous pourrez vous moquez des rouflaquettes que je porte dans chaque scène, ça vous fera une petite revanche mesquine.» Je pointe le dictaphone du doigt avant de reprendre : «Vous feriez bien de me poser d’autres questions aussi, si vous ne voulez pas que je vous invite à prendre un autre verre pour me rattraper.» J’ai proféré cette menace sur le ton de la badinerie, mais je suis presque sérieux, j’ai toujours été un grand masochiste.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Lun 4 Fév - 18:26

Et puis l'espace d'un moment, alors que ma propre agitation rythme l'entretien sans la moindre once de honte ou de regret, et alors même que je sais que tout ça se terminera forcément mal, comprenons par là sans la moindre phrase utilisable, le temps s'étire et se fige presque dans un instant moins brusque. Son sourire se perd dans des considérations philosophiques existentielles et je ne sais trop que dire, me contentant de me mordre la lèvre en patientant un instant que l'humeur change. Il n'a rien révolutionné, c'est ce qu'il dit. Mon opinion sur la question n'est que très vague, grâce à l'absence totale de recherches effectuées et mon ignorance complète à son sujet, mais j'aimerai le contredire. Quelque chose d’étonnamment fort me donne envie de me lever, de taper du pied, et de lui dire que si. Sans doute le côté bon enfant idéaliste qui reprend, une fois de plus, le dessus sur mes émotions et avis naturels. Je crois que l'art, quelque qu'il soit, entraîne toutes les révolutions possibles, et que l'enseignement apporte aussi quelque chose. Après tout, que ce soit ou non par conviction et que ce soit fait avec plaisir ou pas, avec bonne humeur et gentillesse ou aigreur et vivacité, lorsque vous prenez une partie de votre savoir pour la transmettre aux autres, vous changez quelque chose dans l'équilibre des gens. L'art scénique aussi, sans doute, peut bouleverser l'auditeur au point de le plonger dans une nouvelle vision du monde qui l'entoure, non ? Le penser est beau, le dire sur des tons de grand discours psychologiques et réconfortant me semble être un pas que je ne peux pour l'instant pas vraiment franchir. Il est trop buté pour ça - pas besoin d'un master en psycho pour le deviner. Pour ma part, j'ai toujours plus ou moins fait partie de ces filles avec de grandes idées qu'on entend pas, préférant me taire que de dire une quelconque bêtise qui aurait pu me conduire à la honte éternelle. Or ce type me semble être un adversaire bien trop fort pour moi, au jeu du débat. Soudainement, alors que je m'apprête à en placer une pour m'excuser, il sort une flasque de sa poche dont il avale un trait. Je me crispe un peu sans savoir pourquoi, parfaite dans le rôle de la ménagère offusquée, et acquiesce lentement en sentant son regard insistant qui me somme très clairement de ne pas l'ouvrir, ni d'en faire ma prochaine question, est-ce que l'alcool vous permet d'avoir une vie plus belle, de mieux supporter vos élèves peut être ? ou autres conneries du genre que, vu le début de l'interview, je serai bien capable de jeter à voix haute. Je me tais donc un instant, baissant les yeux pour feindre de lui donner, même, un peu d'intimité. Je ne connais pas les plaisirs de l'alcool étant donné qu'une unique coupe de Champagne suffit déjà à me rendre pompette et qu'en conséquence, je limite considérablement ma consommation, mais je ne peux que trop bien me douter que s'y réfugier doit être relativement aisé quand le reste ne l'est pas. Je soupire un instant et tente de m'imaginer alcoolique chronique à la mort de James, ne pouvant réprimer une grimace. Il serait sans doute sorti de sa tombe juste pour me secouer et me faire culpabiliser, puis serait retourner mourir. Je me demande l'espace d'un instant ce qui peut rendre un homme comme ça, et puis je décide de remettre l'acquisition de cette précieuse information à plus tard, quand internet pourra peut-être m'éclairer de façon moins virulente.

Et puis mon cerveau fait le lien, nous permettant de nous concentrer sur tout autre chose. Je suis de plus en plus surprise, et donc maladroite, au fur et à mesure que le temps passe et que je réalise le parallèle entre la soirée que j'ai passée en sa compagnie et l'interview qui a lieu maintenant. « Répulsif n’est pas exactement le mot, non… » Je fronce le nez, bien que je l'ai sans doute pensé, sur le moment. Mais il n'est pas physiquement répulsif, loin s'en faut, en réalité, c'est plutôt la catégorie même des mâles de l'espèce humaine que j'ai du mal à me figurer autrement que comme un danger potentiel envers mon mari mort auquel je m'entête à vouer fidélité. Etrange, sans aucun doute, ou alors je ne suis simplement pas prête à faire quoi que cesoit avec qui que ce soit. De toute façon, je n'ai jamais franchement été de ces filles qui se rendent dans les bars pour boire et qui, une fois suffisamment alcoolisées, couchent avec le premier venu sans demander leur reste et se contente d'une folle nuit dont le romantisme est exclu. Les pensées qui tournent, à vitesse grand V, dans mon cerveau, m'insufflent un vent de panique. Je gigote, de nouveau, et me mords la lèvre. « Et vous ne m'avez pas terrorisée, pas du tout… » Je soupire et hausse une épaule. « Je ne suis juste pas coutumière de ce genre de… » Le mot m'échappe. Habitudes ? Conventions ? Echanges ? Je me contente de baisser les yeux sur le dictaphone qui tourne et sursaute en enfonçant le bouton stop. Ciel, pourvu que personne ne tombe jamais là-dessus par mégarde. « Et désolée de vous décevoir, mais je ne suis pas mesquine... » Je souris un peu, tandis que lui me pointe du doigt pour m'indiquer qu'il est temps de reprendre. Sa menace devrait me faire rougir jusqu'à la pointe des oreilles mais curieusement, je reste relativement stoïque face à ses propos. Je me contente de tousse et attrape le dictaphone que j'abandonne dans mon sac.« Peut être que cette fois je dirai oui, qui sait...» Je fronce le nez et déglutis, un peu scandalisée par mon propre culot. « Qu'est-ce que vous vous poseriez comme question, si vous étiez moi ?»
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Mar 5 Fév - 23:53

Maintenant que j’y pense, donner des interviews n’a jamais suscité chez moi un enthousiasme débordant. Elles sont nécessaires, bien sûr, pour entrer dans la ronde des médias et se faire un nom, mais d’un point de vue humain, je ne les comprends pas. En théorie, le but est de se dévoiler au journaliste et à son lectorat, et pourtant la pratique démontre bien que rien d’autre n’en sort d’une logorrhée de mensonges. Imaginez un instant, un acteur honnête, un acteur qui révèlerait que le tournage avait été une catastrophe, que ses partenaires étaient non seulement odieux mais aussi dotés du charisme d’une moule morte, ou encore que le réalisateur était un con fini qui avait transformé un script intéressant en une bouse impériale. Pas très vendeur, ni franchement valorisant, mais enfin, une bouffée de sincérité ne ferait de mal à personne. Il y a des années, j’avais raconté à un journaliste que le réalisateur de mon dernier film, Miles Hopkins, un parvenu tout droit débarqué du clip, n’avait absolument rien compris à mon personnage, ce qui avait donné lieu à de multiples engueulades. Je jouais un aristocrate anglais, libertin et égoïste, qui abandonnait son amour de jeunesse, laquelle avait tout plaqué pour lui, pour épouser une femme plus fortunée. Hopkins avait remanié le scénario pour donner au couple une fin plus heureuse et conventionnelle, en contradiction totale avec les deux précédentes heures de film. J’avais protesté avec véhémence, mais on m’avait expliqué que le happy end était plus rentable auprès des adolescentes, et que c’était moi qui ne comprenais rien à rien. L’anecdote avait fait sourire mon interlocuteur, mais bizarrement, elle était absente de l’article publié. Déçu, j’avais donc cédé, renié mes principes, et plongé à corps perdu dans le grand bain des faux jetons. Voilà pourquoi j’estime que finalement, donner une interview, c’est comme aller chez le psy et lui dresser l’inventaire de ses repas de la semaine. Je ne suis pas un modèle d’honnêteté, n’importe qui ayant passé trente secondes avec moi vous le dira. Les grands déballages, les confessions intimes, très peu pour moi – comme se plait à répéter ma sœur, j’ai un master en baratin et un doctorat en ‘mêle toi de ce qui te regarde’. Mais quand j’étais acteur, dans tout ce qui touchait à mon travail, j’étais d’une honnêteté sans pareil. J’ai aimé chacun de mes personnages, des plus abjects aux plus éloignés de moi, avec une sincérité sans failles. Enfin, c’est fini tout ça, à quoi bon le ressasser. Je me fous une claque mentale et me reconnecte sans plus tarder au moment présent.

Une chose est sûre, pour une journaliste, cette jeune femme n’est pas très loquace, surtout comparé à moi qui, comme d’habitude, déblatère à en perdre haleine. J’ai toujours été de nature volubile –les mots sont des armes, et je me targue d’avoir rapidement appris à les utiliser à bon escient, pour séduire, pour arriver à mes fins, abasourdir mes adversaires ou éblouir mon auditoire afin d’esquiver toute question embarrassante ou tout sujet un peu trop intime. Je ne pense pas que l’usage parcimonieux que Cameron fait de la parole indique qu’elle n’a rien dans le crâne, loin de moi cette idée. Au contraire, je sens bien que lorsqu’elle se tait, milles et une pensées l’agitent intérieurement. Elle n’a pas l’œil terne, voire bovin, des femmes foncièrement stupides, et elle me parait bien plus complexe que l’inconnue solitaire de Soho. Je me demande à quoi elle pense à cet instant. Le coup de la flasque l’a fait tiquer, je l’ai bien vu, mais elle a le tact de faire comme si de rien n’était. Peut-être s’interroge-t-elle sur les raisons qui me poussent à boire, comme beaucoup avant elle, ou peut-être qu’elle se félicite de m’avoir fait fuir l’autre soir, sa première intuition était juste, cet homme est bel et bien un butor aviné. Ou alors elle songe à tout autre chose, et je me rends compte qu’il est étrange que ça m’intéresse d’une façon ou d’une autre. Tandis que le dictaphone ne perd pas une miette de notre échange de moins en moins professionnel, elle se défend de m’avoir trouvé répulsif – ‘pas exactement’, en tout cas. Une fois encore, j’aimerais lui dire qu’elle n’a pas besoin de me ménager et que je ne suis pas un ado mal dans sa peau chez qui la moindre remarque fait naître des envies de défenestration, mais j’écoute la voix de la sagesse qui me conseille de la boucler, pour une fois. «Et vous ne m'avez pas terrorisée, pas du tout…» J’accueille cette vague protestation d’une moue dubitative. Pas terrorisée du tout, faudrait pas abuser non plus – elle avait l’air aussi épanouie qu’un faon qui vient de voir sa mère se faire dépecée par un homme des bois, je ne l’aurais pas inventé, ça, tout de même. «Je ne suis juste pas coutumière de ce genre de… » Elle ne trouve pas le terme adéquat, et éteint précipitamment le dictaphone en laissant sa phrase en suspens. Qu’importe, je vois ce qu’elle veut dire. Déjà au bar, j’avais remarqué que rien dans son attitude ne suggérait la femme faussement esseulée qui espère en son fort intérieur qu’un bel homme, ou un homme tout court, vienne lui offrir un verre. Ce genre-là, je le connais bien car il s’agit des proies faciles, non pas que je préfère, mais sur lesquelles je jette mon dévolu les soirs où je n’ai pas la force de sortir le grand jeu, quand j’ai simplement envie d’une étreinte sensuelle et brève. Ces femmes-là jouent les Ingrid Bergman, en tête à tête avec leur verre de scotch, et la moindre parcelle de leur peau est hérissée par le désir d’attirer le regard et de susciter l’envie. Elles sont aux aguets, quoi qu’elles fassent, et font l’amour du regard à tout ce que le bar contient de masculin. Cameron, elle, donnait l’impression d’avoir été propulsée là par un hasard cosmique. Accrochée à son verre sans toutefois y tremper les lèvres, dans son monde, elle ne semblait pas avoir lu le script de la scène 2, où l’héroïne noie ses soucis dans l’alcool tandis qu’un vieux Noir joue du piano, et l’improvisation dans ce genre de situation n’était visiblement pas son fort. J’étais allé la voir par défi, et parce qu’elle était incroyablement belle, et le goût amer de la défaite me revient quand je repense à l’échec de l’entreprise. «J’avais remarqué, oui. C’est pour ça que je vous avais abordée. Mais vous étiez aussi à l’aise que si vous étiez rentrée par erreur dans la salle du Congrès des Pervers Récidivistes.» Je passe une main sur mon menton mal rasé et baisse les yeux. «En tout cas, je suis désolé de vous avoir donné une si piètre opinion de moi et d’avoir gâché votre grande soirée Casablanca.» Désolé, désolé, pas vraiment. Mais malgré mes airs cyniques, j’ai quelques notions de politesse que mes années passées à être odieux n’ont pas effacées. «Après, croyez-moi, on peut vite prendre l’habitude de ‘ce genre de…’, il suffit simplement de s’entraîner un peu.» Il faudrait vraiment que je me taise, maintenant. C’est une interview. Pas banale, d’accord, mais une interview. Un truc sérieux. Cameron envoie le dictaphone se perdre dans les profondeurs de son sac et réplique, avec un aplomb surprenant mais qui ne me déplait pas, qu’elle pourrait répondre par l’affirmative si je mettais ma menace à exécution. J’arque un sourcil, amusé et légèrement intrigué, je l’avoue. «Tiens donc?» Intéressant, je note. J’en reste là sur ce sujet à double-tranchant, tandis que Cameron, prise d’un sursaut de conscience professionnelle, me pose une nouvelle question. «Qu'est-ce que vous vous poseriez comme question, si vous étiez moi ?» Et là, à mon grand désarroi, je suis à court de répartie qui tue. J’écarquille les yeux et pousse un soupir peu inspiré, signes mondialement reconnus de la réflexion intense. Bien joué, Mademoiselle, bien joué. Ma grande gueule m’a abandonnée, et je dois avoir l’air malin, tiens – après avoir critiqué ses questions, me voilà incapable d’en trouver une. Je finis par exprimer mon impuissance en écartant les bras, fataliste, les paumes tournées vers le plafond. «Bravo, vous venez de me poser une colle.» J’esquisse un sourire. «Vous me demandez ça pour que je fasse le travail à votre place ou vous vouliez simplement me faire taire ? Vous qui disiez ne pas être mesquine…» Je la taquine, car j'aimerais voir si l'audace dont elle vient de faire preuve est une pose ou un trait de caractère bien caché. En réalité, une centaine de questions me trottent dans la tête, mais elles sont toutes insolentes, hors sujets, ou influencées par mon amertume. Je ne voudrais pas non plus la mettre dans l’embarras par rapport à son journal, surtout si un procès se profile à l’horizon. Déstabilisant, moqueur, oui. Sadique, non. Pas tant que je n’ai pas de raison de l’être. Alors je cherche quelque chose de plus… conventionnel. «Voyons… Vous pourriez me demander, Mr Altman, qu’avez-vous ressenti en passant du théâtre et du cinéma à l’enseignement? N’avez-vous pas ressenti une certaine… frustration ? Et selon ce que vous souhaitez, je vous répondrai sincèrement ou je vous mentirai.» Je saute sur mes pieds sans savoir trop pourquoi. J’ai envie de bouger, j’ai aussi envie d’une clope, mais ici c’est interdit, et je respecte encore quelques lois. Je vais m’adosser à la scène, lui faisant ainsi face, et je me dis que puisque cette interview ne peut plus être remise dans le droit chemin, autant y aller franco. «Tant qu’on y est, puisque c’est maintenant moi qui m’interviewe tout seul, je peux aussi vous poser des questions ? Ou c’est vraiment manquer de professionnalisme ?»
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Mer 6 Fév - 17:21

Rester zen, et professionnelle, c’est sans doute la voie que je devrais garder en tête pour mener cette interview à son terme comme il se doit. Mais sans que je sache pourquoi, je n’ai même plus envie de faire un article sur ce type. Non pas qu’il ne soit pas digne d’intérêt, il ne faut pas me faire dire quelque chose que je n’ai pas dit. Loin de là. J’ai l’impression que quelques soient les choses que j’écrirai dans un futur papier, rien ne sera suffisamment bien mené, ou bien tourné, pour reproduire l’ambiance surréaliste qui domine. Et cette ambiance, quelle que soit sa provenance, et même si elle a tout pour être au mieux embarrassante, me donne l’impression d’être le point important de notre rendez-vous. Le moindre geste compte, au théâtre sans doute, il doit le savoir et je ne lui apprendrais rien en formulant cette pensée-là à voix haute. Je la garde donc sagement pour moi, me contentant de détailler ses gestes, justement, de la manière la plus discrète qu’il soit. Le passé de cet homme me passionne soudainement, et j’ai besoin de savoir. Je ne vais évidemment pas demander, de peur de rompre simplement le moment. J’ai l’impression d’avoir quelques secondes pour capturer le tableau le plus complet d’un paysage avec un crayon à papier et d’être dépassée par le temps. L’image me fait sourire, doucement, elle aurait fait une très bonne entame d’article. Peut-être qu’en fait, je vais quand même le faire, cet article. Le fait qu’il soit incomplet ne doit pas m’empêcher de retracer un peu la véracité de l’entretien, si ? Je ne sais plus, et le pire de l’histoire reste sans doute le fait que je ne parvienne pas à assurer plus de deux minutes de face à face sans plonger dans les méandres profonds de mes pensées. Je soupire, agacée, par moi-même évidemment, et tente de revenir à la surface pour constater cependant que mon interlocuteur n’est pas plus concentré que moi. J’essaye de me rappeler, de triturer ma mémoire pour me souvenir de la raison pour laquelle j’ai ne serait-ce qu’une seule seconde accepté l’héritage de mon défunt mari et donc, avec, le cadeau empoisonné que représente le journal. Si tout avait été normal – mais alors, l’essence de ma vie aurait été complètement différente – je me serai mariée avec James d’ici quelques années, et non pas il y a quelques années, et il aurait mené à bien son projet pendant que je donnais des cours dans un lycée du coin. Il aurait gagné sa vie, moi pas, mais le problème nous aurait été strictement personnel et n’aurait pas impliqué son maniaque de frère ou sa mère complètement tarée. Il m’aurait racontée ses interviews compliquées avec des profs de théâtre un peu extravagants qui ne m’auraient cependant jamais draguée, et tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais voilà, maintenant, il est mort, je suis là, avec une valise de problèmes psychologiques ennuyeux, comme si j’avais oublié que je n’avais plus seize ans et que les beaux jours passent, comme si j’étais enfermée dans l’espèce d’illusion glauque que tout va finir par s’arranger, alors que la mort ne s’arrange pas. Que d’idées positives, heureusement que Clay Altman n’a pas encore de dons de télépathie sinon il aurait de quoi ajouter à ses anecdotes de scènes théâtralement pathétiques.

Il semble sceptique quand je refuse de me reconnaître terrorisée, pourtant, il devrait me croire sur parole. Traumatisée n’est pas le mot parce que le contexte est en réalité un enchainement de pas de chance incroyablement malheureux. J’aurais pu être n’importe laquelle de ces filles attendant un homme dans un bar glauque pour trouver le réconfort futile d’une nuit agitée, ça, oui, j’aurais pu. D’ailleurs, à certaines périodes, et je me garderai bien de le nier, le manque d’amour et d’affection masculine se fait sentir. Ce qui me terrorise, plutôt que la flatterie qui découle d’un homme qui vous accoste en espérant se payer – au sens abstrait du terme, évidemment – vos charmes, parce que oui, c’est relativement flatteur si on exclut bien évidemment le fait que l’alcool pourrait lui faire accoster n’importe quoi – tiens, pourquoi pas la plante verte, là-bas ? – et qu’il se fiche sans doute pas mal de la fille qu’il choisit à la fin, flatteur de se sentir intéressante, attirante, malgré toutes les épreuves du monde qui affaissent vos épaules d’un coup sec. Quand James est mort, je suis retournée à l’enfance, je crois. Comme pour essayer de vivre toutes les années que j’avais vécu trop adulte avec lui, trop adulte face à toutes les vérités qu’il avait fallu affronter à l’époque. Et puis, de retour à l’enfance, finalement, je suis redevenue bien rapidement vieille, quand il a fallu tout organiser, tout gérer, tout récupérer, réparer. Cette espèce de festival des âges variant m’a fait perdre la conscience d’une chose relativement étrange, le fait que malgré tout, je restais une femme.

Et c’est ce dont je me suis brutalement souvenue dans le fin fond d’un bar avec un demi martini dans le nez.

Donc oui, quelque part, et en toute franchise, notre entrevue m’a traumatisée. Mais pas parce qu’il était répugnant ou désagréable, pas parce que j’aurais pu envoyer mon verre lui valser à la figure, simplement parce que son intervention teintée de normalité m’a balancée dix années de ma vie dans la figure en criant youhou. Sa réplique suivante, en revanche, m’arrache une grimace de contestation, d’instinct de survie presque. J’ouvre la bouche pour protester, me ravise, le laissant enchainer sur d’autres remarques qui sonnent étonnamment acerbes. Voilà bien longtemps que personne ne s’était plus littéralement foutu de moi, parce que je suis plutôt devenue la pauvre veuve qu’on ménage que la copine dont on se moque gentiment. En dehors des charmantes spéculations sur ma réputation de femme fatale qui a plumé un riche mourant, bien évidemment, mais ces dites spéculations me font difficilement sourire, elles par contre. « Je n’ai pas envie de m’habituer », je réplique cela dit, un peu acerbe moi-même mais armée d’un sourire.

J’accepterai sans doute un verre, oui, comme une grande femme que je suis redevenue ou presque. Ca semble éveiller sa curiosité mais on s’arrête là sur le débat, qui je le devine sera remis à plus tard. Cela dit, on dirait que ma question soulève chez lui un réel problème auquel il n’est pas tellement en mesure de répondre si on en croit son expression légèrement abasourdie. « Ni pour que vous le fassiez à ma place, ni pour que vous vous taisiez, je fais ça parce que vous savez quelles sont les questions qui me donneront des informations intéressantes sur vous ». Je croise les jambes et hausse une épaule, le défiant légèrement du regard. Il me propose une question et je décide donc de jouer le jeu en la répétant dans un sourire non dissimulé. Mais avant que je ne puisse répéter sa question, il saute sur ses pieds et s’agite un peu, venant me faire face en s’adossant à la scène sur laquelle il était installé il n’y a pas encore si longtemps. Visiblement, lui aussi a des réquisitions à faire et on dirait que le jeu de l’interview va changer d’ampleur. Je ne suis pas sûre d’être absolument prête à dévoiler les tréfonds de ma propre vie à un inconnu. Je ris un peu cependant et me redresse, puis me lève pour être à sa hauteur, après tout, il n’y a pas franchement de raison. « Une question contre une question, mais si vous esquivez la sincérité, je l’esquiverai moi aussi ». Je lui fais un clin d’œil léger et hoche la tête. « C’est donnant donnant ». Je croise les bras, ne posant pas d’autres limites, étrangement animée par le jeu qui est en train de se mettre en place – curieusement, plus animée qu’effrayée, même. « Alors, Mr Altman, qu’avez-vous ressenti en passant du théâtre et du cinéma à l’enseignement? N’avez-vous pas ressenti une certaine… frustration ? » Je ris un peu et hausse les épaules, m’abstenant de toute prise de notes, ce qui est un peu idiot, mais j’ai l’impression que cet entretien me marquera de manière bien suffisante et que je m’en souviendrai très bien demain.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Ven 8 Fév - 0:28

Intérieur jour, un auditorium de la London School of Arts. Assise dans les gradins, une femme ; adossé à la scène, un homme. Tous les deux sont en roue libre, transforment ce qui était à la base une interview en bonne et due forme en grand n’importe quoi, et se livrent à un duel dont la nature est encore indécise. Comme tout acteur, je me suis parfois laissé bercer par de doux rêves de grandeur, c’est-à-dire des rêves de réalisation. Ce n’était jamais qu’un fantasme que je ne comptais pas voir devenir réalité – j’étais suffisamment bon acteur pour m’en contenter, du moins à l’époque. Mais à vrai dire, la scène que nous mettons peu à peu en place me donnerait presque envie, si j’en avais une, de planter une caméra quelque part dans la salle, à un angle qui engloberait les deux personnages, et je la laisserai tourner en plan fixe, car je suis à peu près certains que pour un œil extérieur, nous offrons un spectacle divertissant peut-être, mais assurément intriguant. Cette ambiance surréaliste qui s’instaure et qui prend de plus en plus d’ampleur rendrait probablement bien dans l’obscurité d’une salle de cinéma… ou pas, tout compte fait. Peut-être qu’il n’y a qu’elle et moi pour apprécier l’absurdité plaisante de notre échange. Et puis il y a autre chose. Je sais par expérience que rien ne nuit plus à la qualité d’un film qu’un réalisateur qui ignore tout de ses personnages. Je ne connais pas Cameron Roxon-Kennedy. Je sais qu’elle est blonde, gracile, sûrement plus jeune que moi. Je sais qu’elle est journaliste, qu’elle a une approche disons originale de la profession, et qu’elle n’aime pas se faire draguer dans les bars, ou en tout cas pas par moi. Voilà ce dont je suis absolument sûr, et ce n’est pas énorme. Pas suffisant pour rendre un personnage appréciable, vivant, crédible. Pour ce qui est du reste, je ne peux que spéculer, ce qui ne m’avancera à rien. Ces interrogations me perturbent, parce qu’en général, les gens du monde réel ne me fascinent pas plus que ça. Leurs petites vies, leurs petites névroses, leurs petits cerveaux exigus, rien ne m’ennuie autant que les hommes. Me surprendre à tenter de deviner ce que cette femme a dans le crâne m’irrite, en un sens. C’est peut-être parce que je sens que quelque chose de trouble en elle, quelque chose dans son passé probablement – ça je peux l’avancer sans prendre trop de risques. Nul ne nait fragile, faible, handicapé socialement, ou que sais-je encore. J’ai toujours pensé que l’écrasante majorité des êtres humains venaient au monde et grandissaient avec toutes les cartes en main pour être heureux. Ce sont les expériences, les rencontres, les autres qui changent fatalement la donne. Moi, par exemple, en observant mon parcours de zéro à vingt-quatre ans, qui aurait pu prédire que je deviendrai l’épave que je suis devenu après, l’épave que je suis encore au fond ? J’avais tout: j’étais beau, doué, raisonnablement riche et célèbre. Mes parents s’étouffaient de fierté, et j’avais à portée de main à peu près tout ce que je désirais. Tout est parti en vrille avec mon accident – il ne m’a seulement bousillé la colonne vertébrale, il m’a brisé, tout simplement. Car après tout, que ce rôle me passe sous le nez n’était pas si dramatique. J’aurais très bien pu reprendre du poil de la bête et me relancer dans le circuit sitôt sorti de l’hôpital. Je ne sais pas ce qui m’en a empêché, sinon la certitude absolue que j’étais passé à côté de la chance de ma vie. Et j’avais tellement mal, pendant des mois et des mois, tous les soirs, je sentais la chair de mon dos se déchirer comme si on y enfonçait une barre de fer. Noyer la douleur dans l’alcool et les médicaments moyennement légaux m’avait semblé être la seule échappatoire, et j’avais ainsi plongé tête la première, en toute âme et conscience, dans un enfer de quatre ans dont personne, si ce n’est mon phénomène de sœur, n’avait su me sortir – ni les médecins, ni les psys, ni mes amis, et encore moins mes parents. Peut-être que si, aujourd’hui, j’allais aux groupes de paroles et toutes ces conneries où Sara essaie de me traîner, je parviendrais à mettre le doigt sur les raisons profondes qui ont entraîné ma chute. Mais il faut croire que je préfère rester dans l’ignorance sur cet aspect-là de ma vie – ça vaut sûrement mieux pour tout le monde.

Quoi qu’il en soit, je sens qu’un jeu, ou un défi plutôt, s’est instauré, en douceur, mais indéniablement. Les règles n’ont pas été établies, il n’a même pas encore de noms ni d’enjeux. Est-ce une lutte de pouvoir, de séduction, ou encore quelque chose de trop indistinct pour qu’on puisse lui attribuer un nom ? Il est encore trop tôt pour le savoir avec certitude, mais ça ne me dérange pas. Tout ce que j’entreprends est un challenge, c’était ma philosophie avant l’accident et c’est ce que je m’applique à retrouver depuis un an. Certains jours, je suis capable de me lancer corps et âme dans un véritable concours d’éloquence en allant acheter le pain, mais ma boulangère n’est pas une adversaire digne d’intérêt. Mon interlocutrice, elle, se rebiffe et entre peu à peu dans mon jeu, ce qui me procure une grande satisfaction. Elle me parait plus assurée, plus mordante qu’au début de notre entretien. Sans toutefois renier certaines de ses positions : voilà qu’elle affirme ne pas vouloir prendre l’habitude de se faire accoster au petit bonheur la chance. On pourrait penser qu’il s’agit là du cri du cœur de la bonne sœur que j’avais décidé qu’elle était, mais son sourire le dément, plus ou moins. Le mien se fait légèrement ironique tandis que je la dévisage, la tête légèrement penchée, comme un psychiatre s’adressant à l’un de ses patients les plus imprévisibles. «Quel dommage… Je pense que vous finiriez par y trouver un certain plaisir, si vous acceptiez de réitérer l’expérience. Mais bon, ce que femme veut…» Je hausse les épaules, impuissant. Elle explique ensuite qu’elle ne m’a pas demandé de m’interviewer tout seul comme un idiot par flemme ou parce qu’elle en a ras le bol de m’écouter, mais parce que je suis le mieux placé pour ça. Drôle de conception du journalisme, décidément. Mais elle ne se laisse pas faire, en tout cas. Je hoche la tête à cette explication car, d’une manière un peu tordue, elle n’a pas tout à fait tort. «Une question contre une question, mais si vous esquivez la sincérité, je l’esquiverai moi aussi. C’est donnant-donnant» Voilà qui me parait de bonne guerre. J’accueille sa proposition d’un sourire et m’avance vers les quelques marches qui séparent la scène du plancher des vaches. «Adjugé vendu. Du coup, vous m’obligez à vous dire la vérité, car je ne trouverai aucun intérêt à ce que vous me racontiez des mensonges. Je vous aurai prévenue.» Tout en parlant, j’ai gravi les marches et retrouve les planches où j’étais assis à son arrivée. Je fais quelques pas avant de m’immobiliser, dans le faisceau d’un projecteur au centre de la scène. Cameron me pose la question que je lui ai suggéré, sans en changer la moindre apostrophe, ce qui me fait rire. J’inspire, et claquant dans mes mains d’un coup bref, je me lance. «Excellente question, Mlle Roxon-Kennedy, je vous remercie de me l’avoir posée.» J’avance d’un pas, puis deux. «N’ai-je pas ressenti une certaine frustration en passant de la scène au gradin, hm ? Je pense que la réponse est évidente. Imaginez-vous qu’il y a quelques années, je jouais Othello, ou bien un homme à forte tendance sociopathe dans un film de la BBC. Ça, vous comprenez, ça c’est…» Je me mords la lèvre et je claque des doigts à plusieurs reprises, cherchant mes mots, et reprends avec animation. «C’est exaltant, voilà. Etre prof, ça l’est sûrement aussi, en théorie, pour beaucoup d’enseignants, d’ailleurs. Dans un autre style. Transmettre son savoir, voir ses étudiants progresser, gratifiant, oui, ça l’est, je suppose. Mais pas pour moi. C’est comme si j’avais passé toute ma vie à régner en maitre sur un pays et que du jour au lendemain, on m’avait rétrogradé au rang de concierge. Donc quand vous me demandiez tout à l’heure ce que ça me faisait d’enseigner dans un lieu aussi prestigieux, eh bien voilà qui répond à votre question. Au moins, je suis soulagé d’avoir échappé à l’horreur des centres communautaires de banlieue.» Je me tais, parce que je suis capable de la noyer sous un flot de paroles, et que je risque de m’énerver si je continue. Au moins, elle a eu de la sincérité, puisque c’était le deal que nous venions de passer. Je remarque qu’elle a les mains vides, ni dictaphone, ni bloc-notes en vue, mais je ne m’en soucie pas, je ne suis plus à ça près, vu qu’elle a bouleversé tout ce en quoi je croyais dans le domaine journalistique. A mon tour de mener le jeu, maintenant. Donnant-donnant, comme elle l’a dit. Je saute au bas de la scène, replongeant dans l’obscurité ténue de la salle. Ce compromis d’une question pour une question me plait, car il me vient comme une impression que nous cherchons tous deux à en savoir plus sur l’autre, tout en nous gardant de poser les vraies questions. Comme si l’envie de savoir, tout en restant dans l’ignorance, était plus attrayante. J’avance vers elle à pas lent, tâchant de choisir entre les cent questions qui se bousculent dans mon crâne, et retrouve ma place sur le siège avoisinant. «Bien, je crois que la parole me revient, maintenant.» Je fronce les sourcils et opte pour la question impersonnelle, mais dont la réponse m’intrigue cependant. «Pourquoi, ou comment, je ne sais pas, vous êtes devenue journaliste ? Parce que, sans vouloir vous vexer, et bien que je ne doute pas de votre professionnalisme, vous ne me paraissez pas très à l'aise. Pour avoir eu affaire à beaucoup de vos collègues, je vous trouve sacrément décalée.» Ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, d'ailleurs, mais je ne juge pas utile de le préciser à voix haute, elle l'aura sûrement compris d'elle-même.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Sam 9 Fév - 19:10

Il évoque le plaisir et je souris un peu. Le plaisir de quoi ? De changer, de devenir cette fille du bar ? Peut-être, qui sait ? Le plaisir viendrait peut être de là, de l’abandon total, de la fin de la lutte. M’installer sur un fauteuil, commander trois vodkas, les avaler sans respirer, patienter, attendre que ça monte, vite sans doute, et me laisser embarquer par le premier homme qui acceptera de m’offrir une maigre et lacunaire illusion de l’amour que me portait James, de l’amour qu’il me faisait, de notre vie avant, de moi, de tout. Je m’habituerai, sans aucun doute. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour revivre des instants de bonheur, hein ? Je souris un peu, pour camoufler la tristesse qui me gonfle le cœur au souvenir de ce que j’ai perdu. Pourtant, jamais je ne prendrais cette voie-là. Parce que mon naturel optimiste et ma nature timide me poussent tous deux à espérer qu’un jour, je trouve à être aussi heureuse que j’ai pu l’être, et que même si ça n’arrive pas, alors il suffisait de profiter du bonheur qui est déjà passé sans se plaindre. Mais la vérité, c’est que je n’ai jamais été comme ça, et je n’ai pas de prédispositions à le devenir. J’ai toujours eu un regard un peu effarouché sur l’alcool et la dépravation, et cette dose de moi un peu – beaucoup – coincée restera sans doute toujours prédominante – quoi que, il ne faut jamais dire jamais, il parait. Je secoue la tête, reviens à moi, il est temps maintenant de passer aux choses sérieuses.

Et le jeu commence, la partie de chasse, l’ouverture, autre chose. Se retrouver là, debout dans un auditorium vide mais gigantesque, où des tonnes de talent plein d’espoir ont dû passer, des gens plus ou moins doués, plus ou moins motivés, et un homme, un professeur, lui. Ce qui l’intéresse tant à propos de ma vie, je ne parviens pas à le comprendre. Mon refus strict opposé à sa technique de drague pourtant pointue, je dois bien le reconnaitre, dans le bar ce soir-là aurait dû l’énerver, au mieux le désintéresser complètement d’une jeune femme blonde et sans doute prude que j’ai l’air d’être, que je suis, peut-être. Quel intérêt, lui l’ancien acteur de théâtre, de cinéma, le professeur qualifié et reconnu, l’homme avec son passé et ses angoisses, ses questions, quelle motivation seulement peut-il avoir à désirer connaître l’histoire de la pauvre âme esseulée que j’ai présenté à lui ce matin ? A peine qualifiée, pas franchement ni assurée, ni aguicheuse, je suis arrivée moins que préparée pour une interview qui aurait dû efficacement durer 10 minutes. Il aurait eu tout loisir de draguer la journaliste compétente en face de lui, de répondre par je ne sais quel mensonge de son goût à ses questions tranchées, assurées, ou alors simplement de lui balancer la vérité, et il serait déjà chez lui. Pourtant je suis là, le hasard m’ayant poussée sur un chemin plus qu’étrange qu’encore maintenant j’ai du mal à saisir, et malgré le fait qu’il pourrait expédier la médiocrité de mon interview en m’envoyant simplement balader de la façon la plus simple qui soit, il a préféré installer ce petit jeu étrange que je ne parviens pas à saisir. Mais j’ai accepté et je compte bien maintenant relever le défi. Esquiver la vérité ne me servira de toute façon pas à grand-chose, et il vient de toute façon d’accepter à charge d’honnêteté. Je n’ai rien contre le fait que les gens connaissent mon histoire, où celle de James. Je n’ai jamais rien contre les gens qui parfois décident de m’apporter leur soutien ou leur écoute. Je ne suis juste pas du genre à m’apitoyer. Les discours larmoyants pour expliquer combien je suis malheureuse n’ont jamais été ma tasse de thé, pas plus que le fait de raconter ma vie aux inconnus que je connais depuis trente secondes. Jusqu’à présent, bien sûr, parce que c’est finalement exactement ce que je m’apprête à faire, raconter ma vie à un inconnu. Je soupire un peu mais reste muette, me mordant un peu la lèvre, anxieuse sans doute. Les questions se bousculent dans ma tête et j’essaye de réfléchir à ce que je suis censée demander ; une fois qu’il aura répondu à cette première question de son cru. Il me remercie, d’abord, de manière tout à fait ironique mais, je dois bien l’admettre fortement bien trouvé, flattant la pertinence de la question. Puis, reprenant mes termes, ou les siens peu importe, il se lance dans une réponse non peu teintée du talent d’éloquence qu’il est je pense en droit de revendiquer et qui me laisse clouée sur place sur mon siège, les bras ballants, l’air passionné d’une fan un peu invasive je crois mais qui a au moins le mérite de laisser clairement transparaitre mon admiration.

Mais il s’interrompt, presque brutal, en plein milieu d’une tirade dont j’attendais pourtant la suite. Je cligne des yeux et le fixe, un instant, tandis que lui revient vers moi. Pour sûr, la sincérité dans ses propos n’était pas feinte. De la véracité transpire de ce qu’il vient de m’expliquer et je suis presque abasourdie par l’analyse qu’il a livré de lui-même. Au-delà de l’intérêt journalistique de la chose qui est devenu bien dérisoire finalement à côté de ce qui me semble être le vrai enjeu de notre entretien – ce jeu particulièrement étrange qu’il vient de gagner haut la main avant même que je ne réplique – c’est autre chose que je découvre, installée dans cet auditorium très grand et très vide. Je laisse le silence s’étendre quelques instants en choisissant de ne rien dire, ce qui semble lui convenir. Du milieu de la scène où il était grimé, il se dirige de nouveau dans l’obscurité épaisse qui fait que j’ai presque du mal à le distinguer. Pourtant, il s’approche, et c’est mon tour maintenant de monter sur l’échafaud pour lui livrer une interprétation aussi brillante de ma vie pleine de regrets – ou peut-être pas, d’ailleurs. Il s’installe de nouveau sur le siège voisin du mien et reprend la parole comme le droit lui revient clairement. Evidemment, la première question est aussi générale qu’impersonnelle. Pourquoi, comment, dans quel but, comment justifier que vous soyez ici alors que vous n’avez clairement ni la passion ni la vocation du métier, que vous êtes au possible dénuée de talent et que vous enchainez les gaffes, que le journal coule à défaut de ce papier scandaleusement insolent sur l’ex futur premier ministre qui doit se terrer chez lui depuis que vous êtes entrée dans sa vie, mais encore, qui est parvenu à ce résultat ? Je soupire et me reprends, me levant à mon tour pour être plus à l’aise ce qui est sans doute une fiction car je ne suis ni actrice, ni même l’ombre d’une. « J’ai hérité ». Je ris un peu, étrangement ironique. « Quand j’avais quelques années de moins, j’ai rencontré un homme dont je suis tombée amoureuse, vraiment amoureuse, pas les amours des autres lycéens, l’amour qui fait mal parce qu’il fait trop de bien ». Je croise les bras, rougit légèrement et fais volte-face. « On s’est mariés quelques années plus tard, et il a foncé tout droit dans la réalisation de son rêve de gosse. Créer un journal et le faire tourner ». Je souris et inspire, lentement. « Avec son frère, d’ailleurs, qu’il a embarqué là-dedans ». Je me tourne de nouveau, pour lui faire face cette fois ci, plus maitre de mes émotions que quelques secondes auparavant, maitrisant la pudeur. « Et puis un jour, il est mort ». J’hausse une épaule mais reprend tout de suite. « C’était prévu, presque programmé. Un matin comme ça, il n’existait plus que dans ma mémoire, et il m’avait laissé tout ce qu’il avait, le journal compris, débrouille toi Cameron mais honore moi, un truc comme ça ». Je soupire et me mords la lèvre, un peu perplexe. « Et me voilà, un an plus tard, journaliste mais pire encore, rédactrice en chef, aussi douée pour le métier qu’un manchot pour le piano, terriblement mal à l’aise et complètement décalée ». Je laisse tomber mes bras et lui offre un sourire qui a sans doute un peu trop l’air d’un sourire d’excuse. « Je n’avais absolument aucune envie de me trainer à des interviews. Ne vous en sentez pas offensé, mais je n’ai jamais été très à l’aise avec les inconnus notoires et l’idée même de devoir rencontrer des gens frappés par la folie et l’engouement de la célébrité me cloue souvent sur place, un peu comme étaler partout la vie des gens. Je ne voulais pas ragoter, ni même faire de la bonne information, ce que je voulais moi, c’est devenir prof… comme vous ». Tiens, c’est vrai, ça, assez drôle comme coïncidence finalement. « Ceci levant le rideau sur mon incompétence profonde, repassons chez vous, si vous le voulez bien, que je puisse apprendre au moins, à faire semblant ? » Je souris un peu, me rassois à mon tour juste à ses côtés, croisant les jambes et haussant une épaule. « Pourquoi devenir quelqu’un d’autre le temps d’une scène ou d’un film vous fascine-t-il tant ? Vous seriez capable d’endosser le rôle de votre propre vie ou vous préférez la laisser de côté ? » Je plonge mon regard dans le sien et hausse un sourcil.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Dim 10 Fév - 1:57


Je mentirai si je prétendais même une seconde que mon passage sur scène ne m’a pas sérieusement ébranlé à tous points de vue. Remonter sur les planches, et y jouer non pas un amant Shakespearien ou un névrosé sorti d’une pièce de Pinter, mais mon propre rôle, le moins flatteur de tous ceux que j’ai pu interpréter jusqu’ici, m’a renvoyé en pleine figure le Clay que j’étais avant, l’acteur talentueux, l’orateur, celui qui n’aurait peut-être jamais dû céder aux sirènes du cinéma et de la télévision. Ce Clay-là ne vivait que pour le théâtre, il brûlait d’une passion qui semblait vouée à ne jamais s’éteindre, et chaque fois qu’il se produisait sur scène, les applaudissements qui montaient du parterre, même s’ils n’étaient pas destinés qu’à lui, l’emplissaient d’un bonheur indescriptible, inimaginable, une félicité qu’il ne trouvait nulle part ailleurs. Ce Clay qui est désormais prisonnier du passé – par ma faute, mon inénarrable connerie, mon foutu orgueil qui m’a permis de me saboter pour toujours, sa perte est insurmontable. Et le retrouver pour une réplique, sentir son ultime sursaut de vie dans cet espace-temps magique et diabolique qu’est la scène, enserre mon cœur dans un étau qui le broie lentement, douloureusement, sans la moindre once de pitié. A un moment, avant de rejoindre ma place dans l’obscurité des gradins, j’avais brièvement baissé les yeux vers Cameron, je n’avais pas pu m’empêcher de chercher à apercevoir sa réaction. Et dans son regard, j’avais décelé peut être de l’admiration, à moins que mon orgueil ait faussé mon jugement, mais assurément, l’émotion était là – ce silence vibrant qui émanait au théâtre d’un public en communion, face au talent de ceux qui se dévoilaient sur scène pour leur bon plaisir. Encore des sensations familières que j’ai tenté de refouler, et qui reviennent par vagues dévastatrices, comme pour me punir d’avoir osé les oublier, ou les renier. Et puis, il n’y a pas que ça. L’honnêteté dont je viens de faire preuve me perturbe au plus haut point. Pourtant, je ne lui ai rien révélé d’extraordinaire, oh non, j’aurais pu trouver bien pire si j’avais voulu la choquer, la secouer ou faire pleurer dans les chaumières. Je ne me suis pas vraiment aventuré sur le terrain glissant de l’intime, mais tout de même, pour quelqu’un qui ne s’ouvre véritablement qu’à ceux qui ne le jugeront jamais –c’est-à-dire les plantes vertes et les objets inanimés, je viens de lui dévoiler, à cette parfaite inconnue, un aspect de ma vie et de mes pensées qui reste habituellement voilé, à l’abri des regards inquisiteurs. Pourquoi ? Pourquoi est-ce qu’elle m’intéresse autant, pourquoi est-ce que je suis aussi franc avec elle alors que je n’ai aucune raison de lui faire confiance ? Et surtout, la question la plus importante, et celle qui me plonge dans une perplexité assez désagréable – pourquoi est-elle rentrée dans mon jeu ? Elle aurait très bien pu lever les yeux au ciel, enclencher son dictaphone avec impatience et me demander d’arrêter de faire le malin. Me poser deux trois questions bateaux, improviser la fin de son article, remballer son attirail et disparaitre aussi vite qu’elle était venue. Elle aurait pu me rembarrer comme elle l’avait fait dans ce bar, mais cette fois avec l’assurance dont elle était tout à fait capable, durement et sans appel. Au lieu de ça, elle a accepté de se livrer à ce face-à-face aux règles et à l’issue douteuse, de son plein gré, et peut être même avec animation. Et ce revirement m’intrigue, bien malgré moi. C’est d’ailleurs à son tour de répondre à la question que je lui ai posée. Je m’attends à tout, car je sens que l’histoire que cache son arrivée dans le domaine du journalisme ne relève pas de la banalité. Un peu hésitante, elle se lève, sans doute pour se donner l’assurance nécessaire et entame le récit d’un drame.

Pas un de ces drames dont on fait des films et qui font couler les larmes de légions de spectateurs avides de tragiques, sans violons, sans effets appuyés, sans enfants leucémiques. Un drame humain, presque ordinaire, de ceux qui arrivent malheureusement à tant de gens dans le monde. La disparition d’un mari, d’un grand amour. Le rêve de celui-ci, en l’occurrence son journal actuel, en héritage, le poids d’une responsabilité qu’elle ne se sentait pas en mesure d’assumer. Une veuve se retrouvant propulsée à un poste à risques, dans un univers où elle ne se sent pas à l’aise, où elle a l’impression de tomber d’échec en échec, tout ça par amour, pour honorer la mémoire du cher disparu. Elle me raconte son histoire avec émotion, bien sûr, mais aussi avec pudeur et retenue. Nulle trace de pathos, ou de larmoiements, bien que le sujet s’y prête allégrement. Je l’écoute en silence, à la fois choqué et impressionné par son honnêteté et la force dont elle fait preuve. Je ne sais pas pourquoi elle me raconte ça, à moi. A sa place, j’aurais probablement fait une croix sur notre accord tacite et menti sans remords ni regrets. En tout cas, on peut dire que cette histoire explique bien des choses quant à son attitude, sa maladresse, ou son comportement de l’autre soir, et jette une toute nouvelle lumière sur son personnage. Elle sourit, sûrement un peu gênée, et se rassied à mes côtés, plaisantant au sujet de son incompétence avant de me poser une nouvelle question, puisqu’elle a amplement rempli sa part du contrat. Un bref silence s’instaure avant que je ne prenne mon tour de parole, car pour la deuxième fois de l’entretien, j’ai du mal à trouver mes mots. Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude. «Je suis sincèrement désolé pour votre mari.» J’ai effacé de ma voix toute intonation qui pourrait s’apparenter à mon sarcasme coutumier. Il n’y a rien à ajouter. Pour une fois, je me contente d’être sobre –la gaver de paroles consolantes, l’écraser de compassion ou la saouler de phrases toutes faites qui ont perdu leur sens en ayant été répétées à l’usure serait futile, voire malvenu, et je suis prêt à parier qu’elle n’a pas la moindre envie que je me répande en lamentations sur son misérable sort. Je croise et décroise les jambes, et je m’apprête à répondre à sa question, mais c’est tout autre chose qui sort – une impulsion j’imagine. «Je ne pense pas que vous soyez aussi incompétente que vous voudriez me faire croire. Vous êtes maladroite, certes, encore inexpérimentée, sûrement. Mais bien qu’elle soit… hm, absurde, cette interview est peut-être la plus intéressante que j’ai jamais donné.» Puisque nous nous sommes mis d’accord pour jouer cartes sur table et vu l’aveu qu’elle vient de me faire, autant être direct. «Reprendre le journal, mener tout ça malgré vos angoisses, c’est courageux. Si vous voulez tout savoir, je vous trouve assez fascinante.» Il ne s'agit même plus d'une rhétorique de séduction, maintenant, mais de la stricte vérité. Je réalise alors que, tout en parlant, j’ai presque franchi la limite de son espace personnel, et me renfonce légèrement dans mon siège. Il faudrait peut-être que je réponde à sa question, maintenant. Si je continue en roue libre comme ça, je risque de dire des choses que je pourrais être amené à regretter. Parce que je crois qu’elle me plait, et au vu de ce qu’elle vient de me raconter, cette donnée risque d’être un gros problème. Je l’efface donc de mon disque dur et reformule mentalement sa question. Mon sourire en coin reprend sa place et je tambourine machinalement des doigts contre l’accoudoir. «Voilà, vous voyez, ça c’est une question vraiment intéressante, et ce n’est pas moi qui vous l’ai soufflée.» Même pas besoin de réfléchir, je pourrais écrire une série de dix encyclopédies sur cette thématique. Je parle avec une certaine excitation, à grands renforts de gestes d’un enthousiasme contrôlé. «Comment dire… Je suppose que c’est pareil pour tout le monde, mais je trouve qu’une vie, ce n’est pas assez pour accomplir tous nos désirs. On voudrait voyager à travers les continents, séduire toutes les femmes, élever un tigre, piloter un avion, désamorcer une bombe, gagner un procès, faire du monocycle… Impossible de concrétiser ces envies, pas avec le temps qui nous est imparti. Mais au cinéma, ou au théâtre, c’est possible. Vous voyez ce que je veux dire? Interpréter un personnage, c’est se donner la chance de vivre une vie qui ne sera jamais la nôtre, même pour une heure, vivre des passions qu’on ne rencontrera peut-être jamais, ou devenir l’auteur de choses extraordinaires que notre quotidien ne rendra jamais accessibles. C’est ça, qui me fascine, cet éventail infini, ces vies multiples, ces… » Je me force une fois de plus à me taire, parti comme je suis, je pourrais parler une semaine sans interruption, sans boire ni manger. Ah oui, la question était en deux parties, connecte toi, Clay, bon sang. Je hausse les épaules avec légèreté, et balaie la question d’un revers de la main. «Pour ce qui est de mon propre rôle, je vous avoue ne pas y penser du tout. J’ose simplement espérer que personne ne sera assez con pour dépenser ne serait-ce qu’un penny pour voir l’histoire de ma vie.» C’est un pur constat, même pas de l’amertume, en réalité. La portée philosophie de la question était intéressante, mais j’ai le cerveau en ébullition, et ce n’est pas le moment d’en rajouter. J’enchaîne aussitôt sur la question qui me brûle les lèvres depuis tout à l’heure, avant qu’elle n’aille se terrer dans un coin sombre de ma mémoire. Je me penche à nouveau vers elle, le menton dans la main et les sourcils froncés. «Pourquoi avez-vous accepté de rentrer dans mon jeu en me laissant vous interroger ? N’importe qui m’aurait certainement envoyé balader, et sèchement, en plus. Vous, au lieu de ça, vous me révélez quelque chose d’intime alors que vous ne me connaissez que comme cet homme qui a essayé de vous séduire sans succès.»
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Dim 10 Fév - 12:08

Je ne sais pas comment, ni même pourquoi, mais je crois que ce que je dis ne le laisse pas de marbre. Le temps s’arrête dans cette école londonienne que je ne connaissais que de nom avant d’y mettre les pieds, le temps s’arrête et me laisse plantée là, complètement livrée à moi-même, dans un duo que je n’ai plus formé avec personne depuis bien longtemps. Les gens autour de moi m’imaginent tyran ou gamine malchanceuse, peu de personnes sur terre ont encore la considération de penser que je peux tenir une conversation sans pleurer mon mari et souvent, les gens s’imposent le devoir moral de protéger mes sentiments en me ménageant dans la mesure du possible. Mais maintenant qu’on a ici clairement dépassé le stade initialement posé par l’interview et que le jeu a changé, j’ai l’impression qu’avoir cette conversation me fait du bien, comme si elle me mettait face à la réalité qui m’est allégrement camouflée depuis un an. Les gens pensent toujours que ce qui est difficile dans la mort, c’est la mort elle-même, le moment où la personne cesse de vivre. Le plus difficile n’a pas été la mort de James, parce que d’une façon ou d’une autre, il m’y avait préparée. Le plus difficile a été l’après, et les questions basiques de la vie que personne ne se pose ; comment je réapprends à vivre, maintenant ? Qu’est-ce que je fais de ses affaires ? On m’a toujours dit qu’il fallait supprimer les traces pour faire le deuil et passer à autre chose, rapidement, et pourtant, je n’ai pas eu besoin de tout ça. La phase difficile a duré longtemps, mais conserver une partie de lui avec moi m’a permis d’imaginer qu’il était toujours un peu là, quelque part. Quand vous passez, classiquement, par les différentes étapes, périodes qui suivent la mort de votre mari, il arrive un temps où les gens attendent que vous vous en remettiez de manière un peu plus rapide que ce qui est le cas. Ma mère, modèle de gentillesse et de délicatesse, n’a jamais eu de cesse de vouloir me remarier rapidement, un peu comme si un rite issu du Moyen-âge l’obligeait à vendre sa fille au plus offrant ; je pense que sa démarche malsaine et insistante n’a eu pour effet que de m’éloigner des hommes de manière un peu plus ferme encore que ce qui était déjà le cas. Il arrive parfois que dans des situations anodines de la vie, comme un bar un soir, ou bien la rue, un homme s’aventure jusqu’à moi pour tenter de me décrocher un rendez-vous. Ce n’est pas question de fidélité, je ne considère pas être bonne à enfermer dans un couvent pour y devenir bonne sœur de manière définitive, et sans doute un jour rencontrerais-je quelqu’un d’autre qui, à défaut de remplacer James, me fera au moins connaître l’amour tel que je l’ai connu avec lui. Je crois ces choses-là, et jamais, de toute mon existence commune à la sienne, je n’ai imaginé une seule seconde que ma vie s’arrêterait quand son cœur cesserait de battre. J’ai su qu’il était malade le jour où je l’ai rencontré, et jusqu’à ce qu’il meurt sur son lit d’hôpital, je savais à quoi m’attendre. L’illusion ne s’est jamais réinstallée, malsaine, entre nous, et je n’ai jamais nourri de futiles espoirs sur le recouvrement de son état de santé. C’est ce que les gens semblent avoir parfois du mal à appréhender, parce que je suis jeune, naïve, parce que l’amour des jeunes est un amour aveugle et vierge de la douleur qu’on ressent parfois quand on aime plus tard. L’imaginaire collectif, et je l’ai observé de manière assez vivifiante depuis que je suis veuve, se met toujours dans cet état d’esprit un peu étrange qui voudrait que la jeunesse vous rende hermétique à la douleur. Nombreuses sont les personnes qui se déclarent vieux sages sous prétexte qu’elles ont souffert et vécu suffisamment, mais la vérité, c’est que peu importe les expériences ou l’âge, ce qui compte, c’est votre résistance à la douleur. Parfois les amours des jeunes sont pires que celles des vieux, parfois on souffre plus à 20 ans qu’à 70. Tout ça pour dire finalement que cette conversation que l’on est en train d’avoir me propulse au rang de femme, me faisant par la même quitter celui de jeune fille, de veule éplorée ou de froide dénonciatrice. La vérité qui transparait des propos de M. Altman est corroborée par les airs qu’ils se donnent, sans doute. Je ne suis pas sûre qu’il joue un rôle dans sa vie de tous les jours, sans doute pas. Le problème est plus fin que ça. Il est devenu celui qu’il est, je crois, et je crois aussi que ça ne le rend pas très heureux. Toujours est-il que je retrouve presque pour la première fois une forme inouïe de sincérité que je ne connaissais plus. C’est ça sans doute qui pique ma curiosité et éveille mes sens.

A ma grande surprise, ce que je raconte ne semble pas le désintéresser du tout. Peut-être même légèrement troublé, il s’excuse, pour James, et je lui offre un sourire tranquille mais sincère que j’accompagne d’un signe de tête. L’effet pervers des condoléances est tout à fait révélateur des gens que j’ai côtoyé ces dernières années, beaucoup de personnes s’excusent pour votre perte, votre chagrin, vos lourdes responsabilités… mais finalement ce ne sont souvent que des mots vides de sens. Sa phrase à lui est claire, concise, et dépourvue de la moindre ironie, qui pourtant règne en maitre depuis mon arrivée ici. L’espace d’un instant, la vérité encore plus avancée qui domine la pièce me trouble, mais je me ressaisis rapidement, rattrapée par sa voix qui poursuit. On quitte ma vie personnelle pour en revenir à une analyse concise de ma vie professionnelle qui me fait sourire, et me touche même, sans aucun doute. « Est-ce que vous essayez de me rassurer, maintenant ? » Je me mords un peu la lèvre, ironique à mon tour, bien que ne doutant pas une seule seconde qu’il pense les paroles qu’il énonce. Je doute qu’il soit le genre d’hommes à raconter des mensonges pour être plus confortable à son interlocuteur et malgré mon histoire et les circonstances, il serait idiot de penser pouvoir faire exception. Je le fixe cependant quand il termine sa remarque, songeuse. « Fascinante ? » Voilà bien un terme qui n’avait jamais servi à me qualifier auparavant, pas à ma connaissance, en tout cas. La distance qui nous sépare me semble soudainement considérablement réduite et je crois qu’il le réalise lui-même, s’écartant pour s’enfoncer dans son siège. Je suis troublée, et détourne légèrement les yeux pour m’en cacher, cherchant une réplique à formuler, une phrase toute faite qui pourrait m’aider. Fort heureusement, le fil de l’interview reprend et il félicite la qualité de ma question, que j’ai trouvé seule et comme une grande. Je ris un peu parce que j’ai l’impression de mériter un bon point, mais me garde bien de le faire remarquer. Ma question semble réellement lui plaire cela dit et sa réponse n’en est qu’un témoignage assez vivifiant. L’enthousiasme qui transparait, de même que l’engouement qui accompagne ses gestes, me laissent à observer la moindre de ses réactions avec un intérêt que je ne peux pas dissimuler. Fascinante, l’intonation de sa voix me revient en mémoire et finalement, je pense que l’adjectif peut lui être aisément retourné. J’ai envie de le pousser un peu plus dans la question mais la règle est claire, c’est mon tour pour l’instant, d’être interrogée. Voir l’histoire de sa vie cela dit, ne me semble pas si absurde que ça, le passé en dit souvent long sur un homme, plus long que le reste.

La question me fait sourire, et réfléchir, aussi. Pourquoi ? Je me mords un peu la lèvre et penche la tête. « Vous n’êtes pas que le type du bar ». Je joins les mains et inspire, réfléchissant à la poursuite de mon développement en plissant le front. « Vous voyez, quand vous perdez votre mari alors que vous n’avez l’âge que d’être une gamine, s’installe cet espèce de mythe totalement absurde selon lequel il faut vous ménager, vous créer une espèce de bulle de protection contre votre propre capacité à vous compliquer la vie ». Je souris un peu et hausse les épaules. « C’est sans doute très idiot de ma part mais depuis que je suis veuve j’ai l’impression d’être aussi redevenue une petite fille de dix ans. Ce jeu de questions/réponses me grandit de quelques années et me laisse à penser que la femme en moi n’est pas morte aussi ». Je croise les bras, le fixe, et souris un peu. « Ca et le fait que malgré ce que vous semblez croire, les deux dernières réponses que vous m’avez donné étaient elles aussi pour le moins fascinantes ». Je souris de plus belle et décroise les jambes pour m’enfoncer un peu dans mon siège à mon tour. « Je vais digresser un peu, si vous me le permettez ». Parce que de toute façon, je ne suis pas certaine d’avoir envie de faire un compte rendu de cette interview quel qu’il soit. Ce qui se passe ici est étrange, décalé, perturbant sans doute, et je n’ai pas envie de revenir à rationnel. « Pourquoi ma propre vie vous intéresse-t-elle ? Je suis là pour en savoir plus sur vous, c’est mon métier de vous interroger, et répondre à des questions ne me dérangent pas comme je viens de vous l’exposer, mais vous, qu’est-ce qui vous intéresse tant dans la vie d’une pauvre gamine journaliste que je suis ? » Je souris, il a dû en voir passer, des femmes, et de tous les métiers. Pourquoi s’arrêter maintenant sur mon cas, avec un intérêt peu dissimulé ? « Je n’écrirai pas ça, dans mon article ». Je me mords un peu la lèvre, amusée, et inspire.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Dim 10 Fév - 23:45

Ah, l’amour, l’amour. Amour un jour, amour toujours. Ce sentiment si fort, si pur, à la fois salvateur et dévastateur, on l’a chanté, on l’a peint, on l’a mis en scène, on l’a portée aux nues et on s’en est aussi servi comme prétexte à une pléiade de navets. Tout le monde court après l’amour, l’amour est partout, she loves you yeah yeah yeah, j’en passe et des meilleures. Pour ma part, l’amour relève du mythe, dans le sens où je ne l’ai, d’un point de vue personnel, que très brièvement éprouvé –et pour être tout à fait honnête, avec le recul, je ne suis pas sûr d’avoir vraiment apprécié l’expérience. Après, qu’on ne me fasse pas dire tout et n’importe quoi : je ne suis pas de ces cyniques qui clament sur tous les toits que l’amour est une supercherie intermondialiste visant à manipuler l’humanité pour qu’elle augmente chaque année sa consommation de chocolats et de roses rouges. Je le comprends, je le vois autour de moi au quotidien, ou dans les films, sublimé peut être à l’excès, mais bien réel. Je l’ai joué, à maintes reprises, sur scène ou devant les caméras, et pour le rendre authentique, je l’ai disséqué, étudié sous toutes les coutures, avec la précision d’un neurochirurgien. Mon manque de pratique m’handicape peut-être dans ma compréhension du sentiment, mais je n’en suis pas si sûr. L’amour que j’éprouve pour ma sœur est-il si différent de l’amour que j’éprouverais pour une femme? A cela près, d’accord, que si Sara venait à décéder, les chances de me faire accoster dans un bar par une fille qui me soumettrait sa candidature au poste de sœur 2.0 seront relativement minimes. Ai-je réellement besoin d’avoir été marié pour avoir conscience de la difficulté du deuil d’une femme devenue veuve à l’âge où elle aurait seulement du rêver de félicité conjugale? Je ne pense pas, non. Si par malheur, ma sœur disparaissait, même si c’était programmé ou quoi que ce soit, je ne m’en remettrai pas, j’en suis persuadé. Il me faudrait des années, un bon paquet d’années, pour réapprendre à vivre, à aimer, à me battre –quoi qu’il semblerait qu’il y a déjà un bout de temps que je l’ai oublié, ça, comment me battre. Tout à mes digressions sentimentalo-philosophiques, je ne lâche pas mon interlocutrice des yeux. Je pourrais lui demander de quoi son mari est mort, comment elle gère le manque, les relations qu’elle entretient avec sa belle-famille, et mille et une autres questions empressées. Je suppose que c’est ce que fait la majorité des gens après un tel coup de théâtre. Quel intérêt, pour elle, pour moi ? Je vote pour ‘aucun’. Pas besoin d’être un génie pour deviner que la compassion suffocante dont fait automatiquement preuve la famille et les amis dans ces situations tragiques lui suffit amplement sans que j’ai besoin d’en rajouter une couche. Et puis je ne connaissais pas son mari, je ne la connais toujours pas, non plus. Si je suis censé quémander ce genre d’infos au mieux voyeuristes, au pire morbides, croyez bien que je passe mon tour. Elle et moi ne nous en porterons que mieux si je choisis de m’abstenir.

Plus le temps passe, et plus cet entretien qui n’en est plus un – je serai désormais infoutu de dire ce que nous en sommes en train de faire – me trouble, sans vraiment parvenir à mettre le doigt sur ce qui me perturbe autant. Sûrement cette sincérité rare, et improbable au vu des circonstances, dont nous faisons tous deux preuve, et finalement, elle bien plus que moi. Elle semble touchée, à moins que je ne me plante complètement, par mes remarques sur son professionnalisme mais je vois bien que le terme de ‘fascinante’, lui, recueille une stupéfaction circonspecte. Cette réaction est cohérente avec le manque intégral de confiance en soi qui semble la caractériser, aussi je songe qu’il faudrait que quelqu’un lui fasse un jour une liste de ses qualités vraisemblables, car celle que j’ai maintenant en face de moi est une femme sensible, perspicace, mais surtout qui a oublié d’être stupide. Tout une flopée de qualificatifs que je n’aurais jamais pensé à lui attribuer quelques semaines plus tôt, franchement. Elle écoute ma réponse embrouillée mais animée avec la même attention dont elle a fait preuve plus tôt, lorsque j’étais sur scène, ce qui me fait plaisir. Ces derniers temps, je n’ai pas l’impression de fasciner grand monde mais plutôt de gonfler tous ceux à qui j’adresse la parole – et je m’en fous, à vrai dire, mais tout intérêt reste flatteur pour un ex-acteur. Ma propre question, celle qui m’obsédait depuis un moment, la fait sourire, et sa réponse semble la plonger dans une réflexion agitée. Son visage s’anime, ses gestes également, tandis qu’elle m’explique ce que j’avais cru comprendre. Que le deuil, ou plutôt que la réaction de ses proches face au deuil, l’a infantilisée, au point de lui faire oublier qu’elle reste une femme avant tout. En tant qu’inconnu, donc neutre, je la traite sans pitié ni ménagement depuis le début de cette ‘interview’, et c’est visiblement ce qui l’a poussée à me suivre dans mes délires inexplicables. La réponse, pertinente, est selon moi tout à fait satisfaisante. Elle ajoute que les miennes étaient elles aussi fascinantes, ce qui me fait sourire malgré moi –un vieux relent de ce narcissisme exacerbé qui affecte tous les acteurs chevronnés, et encore plus lorsqu’elle me demande la permission de digresser. «Je vous en prie, faites donc, je pense que nous n’en sommes plus à une digression près.» Bras croisés, je l’écoute me poser la même question que moi quelques minutes auparavant. Pourquoi diable est ce que je m’intéresse à sa vie, à ce qu’elle pense, alors que ce n’est absolument pas mon boulot. Un sujet qui visiblement nous perturbe tous les deux. Le problème, c’est que je n’ai pas de réponse un tant soit peu concrète à apporter à cette question-là. Pour gagner du temps, j’esquive l’impératif en posant une autre question. «Pourquoi ‘pauvre gamine journaliste’ ? Je ne voulais pas vous rassurer, en vous disant que vous étiez loin d’être incompétente. J’essayais de vous faire un compliment, et j’aimerais bien qu’avant de me quitter, vous en acceptiez au moins un sans vous dévaloriser par derrière.» Je soupire, replie un genou, soupire à nouveau, cherchant une échappatoire miraculeuse. Il faut bien que je réponde à cette question, pourtant, c’est la seule règle du jeu clairement établie jusqu’ici. Mais dans ce cas précis, pour la première fois, un excès de sincérité pourrait bien me nuire, aussi je dois être prudent dans ce que je vais lui répondre. J’ouvre et referme mes mains, tâchant d’exprimer mon impuissance, et je finis par avouer, avec un sourire d’excuse : «Pour répondre à votre question, je n’en ai aucune idée. Je ne sais pas.» Ce qui est vrai, mais pas entièrement non plus. «Je ne sais pas vraiment pourquoi j’ai eu envie d’en savoir plus sur vous, sur votre passé, j’en ai simplement eu envie. Vous m’intriguez, il faut croire.» Je souris un peu et d’un geste machinal, je fais craquer les jointures de ma main gauche, tout en réfléchissant à l’option de biaiser par l’humour, qui me permet de continuer à être honnête mais en atténuant l’impact. «Je pense qu’au départ, je voulais juste trouver une explication logique et rationnelle à votre rejet de l’autre soir, pour soigner ma blessure narcissique» j’ajoute non sans autodérision. Je hausse les épaules avant de reprendre. «Je suppose qu’après l’avoir obtenue, j’ai malgré tout voulu vous étudier plus en détail.» Je ne sais si ce que je viens de dire à une once de sens, en vérité. Mais bon, c’est dit. Elle est bien plus fine que je ne le pensais, elle arrivera probablement à réarranger mes idioties jusqu’à ce qu’elles veulent dire quelque chose. Perdu dans mes divagations, je baisse les yeux vers ses mains, et le fait qu’elles soient libres me ramène, pour un centième de seconde à peine, à la réalité concrète de la situation. En tentant de contrôler le classique sourire sarcastique qui menace à tout instant de refaire son apparition, je pointe son sac du doigt, les sourcils froncés. «Dites… Entre parenthèses, est ce que vous allez vraiment m’inclure dans l’article sur la LSOA ? Ce n’est ma question pour vous à proprement parler, c’est juste une remarque comme ça. Parce que depuis tout à l’heure, vous me laissez vous abrutir de paroles alambiquées, mais je n’ai pas l’impression de vous avoir communiqué quoi que ce soit d’utile.» On peut dire que c’est ma façon de m’excuser d’avoir si un gros faible pour l’éloquence du discours, qui faisait que la plupart des journalistes me détestaient et me coupaient la parole à peu près vingt fois par interview. Ceci étant dit, je tente de sélectionner ma prochaine question parmi la pléiade qui vont et viennent dans mon esprit, dans un ballet éreintant, et puis j’ai une idée. Les mains sur l’accoudoir qui sépare son siège du mien, je m’approche un peu trop près, et interceptant son regard, je répète avec exactitude les mots qu’elle a prononcé il n’y a pas si longtemps : «Qu'est-ce que vous vous poseriez comme question, si vous étiez moi ?»

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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Mer 13 Fév - 2:21

Et finalement, on n’attend pas ma propre question pour digresser. Cet entretien pourrait s’appeler digression plutôt qu’interview sans le moindre problème au fond. Je ris un peu à l’évocation des compliments non acceptés et me souviens de cette tendance émouvante qu’avait mon mari à me citer toutes les choses appréciables chez moi. A force de répétitions, il avait fini par me convaincre de la véracité de ses paroles, mais finalement, aujourd’hui, il ne reste pas grand-chose de tout ça. Les souvenirs que j’ai de James sont bien entendu très précis, et de nombreuses scènes heureuses de notre vie commune me viennent à l’esprit. Mais les sensations s’estompent avec le temps, et c’est ce qui est terrible. Quand le cercueil descendait, ce matin froid, dans le caveau familial des Wagner, je n’avais de cesse de penser que j’étais destinée à oublier le visage de mon mari maintenant qu’il était mort. Julian a beau être le jumeau de James, cela me semblait totalement différent, me semble d’ailleurs toujours complètement absurde. James était à moi, James et ses expressions, sa façon de réagir aux choses, de froncer le nez, les sourcils, de se gratter la joue, de se pincer les lèvres sous l’effort de la concentration. J’étais destinée à oublier tout ça. Et rien n’est pire, aujourd’hui, que le fait de savoir qu’on a oublié. Parfois, dans la noirceur de ma chambre, en pleine solitude profonde, j’essaye de voir son visage quand il me souriait, de ces sourires qui en disent long. Souvent, je n’y parviens qu’un instant, un infime instant, et celui d’après, tout est terminé de nouveau. On ne peut pas imprimer les gens dans nos esprits, peu importe à quel point on essaye. Les souvenirs s’effacent, et quand le visage n’est pas là pour rappeler la vague de souvenirs à votre esprit frustré, alors rien ne se garde, tout disparaît. Je me souviens de son visage, des grandes lignes, de son amour, de ses expressions, ses tics de langages, son amour passionnel pour les lasagnes et les timbres, le petit déjeuner au lit du dimanche matin, mais je ne parviens pas à me rappeler l’exacte expression qu’il arborait quand il pinçait les lèvres, et ça me tue. C’est incroyablement pathétique sans doute, infiniment pitoyable, mais c’est comme ça, c’est pire que de savoir qu’il est mort, savoir qu’il n’existe plus nulle part ou qu’il disparaitra de partout un de ces jours m’étouffe. Je soupire, repartie encore dans mes élucubrations mentales qui feraient peut être sourire M. Altman s’il avait accès à l’intérieur de mon cerveau, ce qui fort heureusement n’est pas le cas, ni pour lui ni pour personne d’autre. « Merci pour le compliment, alors ». J’hausse une épaule et ajoute, presque empressée : « Je ne suis pas une habituée de la chose, à ma décharge, mais j’apprécie l’effort fourni ». Je me mords un peu la lèvre et baisse les yeux, je pourrais étaler ma vie, expliquer que je suis celle qui a tout pris, tout volé, même l’espoir, magicienne, mais à quoi bon ? Jusqu’où ma vie l’intéresse-t-il ? Je n’ai pas la prétention de dire qu’il aimerait du détail et de toute façon, il suffit de taper mon nom sur Google pour satisfaire toute la curiosité du monde. Les meilleurs articles titraient à l’usurpatrice, la reine de la manipulation, et autres qualificatifs dans lesquels je ne parviendrais même pas à me reconnaître même si je le voulais.

Il tente ensuite de mettre des mots explicatifs sur sa volonté d’en savoir plus, mais là encore, je ne parviens pas réellement à saisir la nuance. Bien entendu, je comprends qu’il ait voulu soigner sa blessure d’égo en approfondissant les raisons qui ont pu me pousser à refuser un verre, mais après ? Je reste la fille qui a dit non, la journaliste aux méthodes peu conventionnelles. Et maintenant, ce jeu étrange qui s’installe, et tout semble différemment mené. Je me souviens de mes jeunes années, sur le banc de la fac. J’étais, à l’époque en tout cas, incapable de draguer qui que ce soit, et si James ne m’avait pas abordée lui-même je ne l’aurais sans aucun doute jamais rencontré. « Ca me semble incroyable de pouvoir captiver votre intérêt. J’étais venu à cet interview en pensant que peut être vous refuseriez même de répondre à mes questions trop mal préparées… » Je ris un peu et hausse une épaule. Il me demande ensuite si je compte mettre un compte rendu d’article dans mon édition de demain et je secoue la tête. « Sans vouloir vous offenser, parce que vous êtes un très bon sujet d’interview, mais je pense que je me contenterai de faire l’éloge de l’école en elle-même et d’ajouter quelques informations sur ses dirigeants ». C’est un peu égoïste en réalité que d’agir ainsi, parce que je sais pertinemment d’où vient le fond de cette idée. J’ai l’impression d’avoir partagé ici quelque chose d’unique et qui est donc à priori privé, et qu’en étaler un compte rendu finalement peu fidèle à tout le monde ne fera que confesser des informations qui me sont chères à des gens qui n’en feront sans doute pas un bon usage. Je soupire un peu, taisant ces dernières réflexions et les gardant pour moi. « Désolée si je vous ai fait perdre votre temps ». Je regarde ma montre qui me dicte d’ailleurs qu’il ne faut pas trop tard si je veux boucler les tirages avant onze heures du soir. Mais la règle du jeu doit être bouclée et c’est à lui de me poser une question qui reprend en réalité les termes de la mienne. Je ris un peu et croise les bras, me mordant un peu la lèvre. « Si j’étais vous, je me demanderai ma recette de crumble aux pommes. Il est vraiment excellent ». Je ris un peu, hochant la tête en me levant pour remballer mes affaires que j’assemble auparavant. Je n’ajoute rien parce que c’est vrai, ma recette de crumble est réellement divine. J’attrape mon sac et inspire, le déposant sur la chaise où j’étais assise quelques secondes auparavant pour y fourrer quelques feuilles que j’avais sorties pour la forme. « Je pense qu’il est temps pour moi de mettre fin à cet interview. Mais j'attends bien entendu votre question avant, une règle est une règle.». A regret, sans aucun doute, parce que je pense que le jeu aurait pu durer comme ça très longtemps finalement. Il y a plein de choses que je voudrais savoir, mais l’intérêt aurait été amoindri au fur et à mesure des révélations. Je prends mon écharpe que j’enfile pour signaler que je suis sur le départ, attendant néanmoins que la brulante question de la recette passe ces lèvres, ce qui ne serait que légitime après tout, même si techniquement, c’est à mon tour de poser une question. Je me mords un peu la lèvre et lui offre un sourire presque imperceptiblement reconnaissant, pour le moment sans doute que l’on vient de passer et dont, en toute vraisemblance, je me souviendrais très souvent.

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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Jeu 14 Fév - 1:12


Et voilà, elle est repartie, dans ses pensées, ou plus plausible, dans ses souvenirs. Je ne suis pas télépathe, bien que je me flatte régulièrement d’être un excellent juge de caractère. Mais un tel pouvoir, pratique, n’est pas nécessaire pour deviner qu’il suffit d’un rien –une phrase, un geste, une expression, pour faire ressurgir le fantôme de l’être aimé, si on suppose qu’il quitte son esprit ne serait-ce que momentanément. Pour avoir observé le phénomène un nombre incalculable de fois au cours de notre échange pourtant rythmé, je sais que dans les moments où elle s’évade au fin fond de sa psyché, là ou malgré toute ma persévérance l’accès est interdit, un léger voile passe sur ses yeux clairs qui se déconnectent alors de l’instant présent. C’est à la fois beau et agaçant. Songeur à mon tour – pourquoi aurait-elle le monopole des introspections ? – je caresse une seconde l’éventualité de la remercier pour cette conversation aux multiples visages, lui dire que sans y prendre garde, elle m’a plus stimulée que n’importe quelle autre rencontre de ces derniers mois. Non. Sitôt évoquée, sitôt révoquée, j’exerce un droit de véto mental sur cette idée et la renvoie dans les limbes où flottent vingt-huit ans de plans foireux et avortés. Il faudrait voir à ne pas pousser grand-père dans les ronces, si je commence à me laisser attendrir par la première ravissante endeuillée venue, je ne suis pas au bout de mes emmerdes. Revenue parmi nous, Cameron fait mine d’accepter mes compliments avec une modestie toute véridique, celle qui trahit une réelle surprise à entendre chanter ses louanges, et non celle qui se drape de fausse humilité pour en réclamer toujours plus. Je ne peux m’empêcher de trouver son embarras adorable, c’est ridicule, et je me giflerais si ça ne risquait pas de me faire définitivement basculer dans la case ‘bipolaire sérieusement dérangé’. Elle exprime alors son étonnement quant à sa capacité d’éveiller chez moi un quelconque intérêt, ce qui me fait sourire. Pour être honnête, je garderai ça pour moi, si elle ne m’avait pas été familière et si j’avais été d’humeur réellement massacrante, elle serait probablement déjà chez elle à l’heure qu’il est. Après tout, j’avais au départ à peu près autant envie de prendre part à cet article que de plonger tête la première dans une cuve d’acide sulfurique. Mais en me suivant dans mon jeu intime et improbable, elle a changé la donne, et de main de maître. «Sans vouloir vous offenser, parce que vous êtes un très bon sujet d’interview, mais je pense que je me contenterai de faire l’éloge de l’école en elle-même et d’ajouter quelques informations sur ses dirigeants» Je ne retiens pas une grimace simulant l’outrage ultime devant un tel crime de lèse-majesté puis hoche la tête en souriant. Je crois comprendre pourquoi je serais absent de la maquette finale. Ce que nous venons de partager n’intéressera personne, mais surtout, ce que nous nous sommes dit, je crois, ne regarde personne. Et puis, que pourrait-elle bien dire à mon sujet? ‘Mr Altman parle beaucoup trop, je le soupçonne d’être un peu alcoolique sur les bords, enseigner ne le branche absolument pas, et non content de m’avoir draguée dans un bar où j’essayais d’avoir la paix, il a continué sa vaine entreprise de séduction tout au long de cette interview’. Vous voyez ? Aucun rapport avec le sujet de base, c’est-à-dire un compte rendu des premiers mois de la London School of Arts, où tout est fabuleux – je crois. «Ne vous en faites pas, je pense que je m’en remettrai. Vous pourrez toujours réutiliser cette interview dans le cadre d’un article sur les portés disparus du théâtre, que-sont-ils-devenus, ce genre de choses.» Je plaisante. Ou pas. Je sais par expérience que les journalistes ne gaspillent pas une miette d’information. Mais je ne suis pas sûr que figurer dans ce genre de papier me fasse réellement plaisir. Elle s’excuse, pour la cinquantième fois, de m’avoir fait perdre mon temps. Au moins, elle n’a pas fait allusion à son incompétence ou sa nullité complète, il y a du progrès. Je croise les bras, l’air sceptique. «Vous avez vraiment l’impression que l’un d’entre nous a perdu son temps?»

Elle jette un œil à sa montre, et donne ainsi le signal du tombé de rideau. Il est tard, je suppose, n’ayant pour ma part pas la moindre notion du temps, et elle a probablement un millier de choses à gérer pour assurer sa part en tant que rédactrice-chef. Et puisque j’y pense, et qu’on parle d’obligations, elle n’a toujours pas répondu à ma question. Tiens, j’en aurais presque des regrets, bien que je reste impassible tandis qu’elle rassemble le peu d’affaires qu’elle a sorties. Ah, si, et elle me suggère une question avec une pointe d’insolence qui me ravit. Je me mords la lèvre, grandement amusé, mais m’abstient de tout commentaire pour l’instant. Voilà qu’elle commence à se défendre, mieux vaut tard que jamais, j’imagine, même si notre entretien touche à sa fin. Elle me le confirme d’ailleurs, tout en précisant qu’elle attendra que je lui demande la recette de son crumble –c’est du moins ce qu’elle sous-entend. En remettant son écharpe, laissée sur le dossier de son siège, elle me sourit, d’un sourire qui me parait teinté d’une sorte de gratitude. Je me demande bien pourquoi, et à cet instant, ma décision est prise. Je m’ennuie depuis trop longtemps, entre ce boulot, la platitude de mon existence, mes soirées répétitives et les conquêtes dont je triomphe sans beaucoup de gloire – et cette femme constitue un défi que je me ferais un plaisir de relever. Et tant pis si je fonce droit dans le mur, si on prend en compte mon premier échec cuisant et le fait que je sois en compétition avec un fantôme. Le jeu s’arrête pour aujourd’hui, mais il redémarrera incessamment sous peu. Je me lève, puisqu’elle est de toute évidence sur le départ. «Eh bien, Mademoiselle Roxon-Kennedy, je vous remercie pour ce grand moment de déontologie et de professionnalisme journalistique. Croyez bien que je m'en souviendrai. Contrairement à ce que vous vous plaisez à répéter toutes les deux minutes, vous avez une façon définitivement intéressante d’exercer votre métier.» Je lui tends la main en guise d’au-revoir, elle la serre, et je réalise que je n’ai pas rempli la partie finale du contrat, il me reste une question. «Oh, j’oubliais.» Je la dépasse d’à peu près cinq têtes, je le vois maintenant que nous sommes tous deux debout. «Je suis persuadé que votre crumble aux pommes est fabuleux, mais vous demander la recette ne me serait pas d’une grande utilité, j’ai appris à faire des pâtes l’année dernière.» Le pire, c’est que j’exagère à peine. Je lui souris, comme pour m’excuser de ma piètre expérience culinaire, bien qu’on s’en foute royalement. «Alors à la place, je vous demanderai de me laisser vous inviter à prendre un verre, un soir. Un autre verre.» Je lâche sa main, et voilà, l’Opération Kamikaze est lancée. Je la regarde droit dans les yeux. Oui, je sens que je vais avoir du pain sur la planche avec celle-là. Tant mieux, ça me changera. «Vous me plaisez.» Telle est la dernière réplique de la scène finale de cette pièce hautement conceptuelle. Elle qui voulait de la sincérité, la voilà servie.
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MessageSujet: Re: and so we meet again, lady madonna (ft. cameron)   Sam 16 Fév - 2:46

L'idée que je puisse ne pas me servir de ce qui a été dit ici ne semble pas contrarier ses plans outre mesure et je souris un peu, acquiesçant lentement lorsqu'il affirme qu'il ne m'en tiendra pas rigueur ou presque. Finalement, ce que nous nous sommes dit n'a pas grand chose à voir avec le contexte de l'école. Je ne suis pas venue ici pour récolter quelques ragots sur sa vie personnelle, ni sur sa vie professionnelle d'ailleurs, je suis venue pour récolter des faits, des commentaires sur l'ambiance de l'école. Le dossier que je dois réaliser trouve là tout son intérêt : dresser un portrait sincère de la London School of Arts qui attire nombre d'étudiants depuis son ouverture et dont les inscriptions sont déjà très prisées. Qu'importe encore les dérives psychologiques et les histoires personnelles des professeurs qui enseignent ici, l'important n'est pas vraiment là. Mais la réflexion mélodramatique qui suit me fait tiquer et je fronce un peu le nez en l'entendant poursuivre, me gardant de tout commentaire qui pourrait nous faire repartir dans des élucubrations éloignées et nous tenir, j'en suis certaine, une grande partie de la soirée si ce n'est de la nuit. Je secoue la tête quand il m'interroge sur la perte éventuelle de notre temps, bien évidemment non, personne n'a perdu son temps. J'ignore exactement si ce que je viens de vivre ne peut se résumer qu'à une simple interview tournée de manière fortement étrange, je ne le crois pas. Quelque chose s'est produit qui me laisse perplexe et sans doute un peu remuée, quelque chose pour ma vie professionnelle, autre chose pour moi. C'est souvent par le dialogue avec les autres que l'on trouve son meilleur point de thérapie, je suppose que le cas ne fait pas exception. « Non, je ne pense pas ». Au contraire, même, je crois avoir gagné un temps précieux en ne restant pas dans les rails ridicules du dialogue d'interview classique.


Viens le sujet tant attendu de la question finale, celle qui déterminera sans doute le souvenir que nous garderons tous les deux le plus vif de cet interview râté. Il me remercie et je secoue la tête, un peu amusée, ne prenant cette fois pas la peine de refuser le compliment puisqu'il semble avoir tant à cœur que je l'accepte. « Je vous en prie, merci à vous. Et je retiens, pour mes méthodes de travail, votre approbation m'est précieuse », je déclare sur un ton un peu solennel, pour conclure les choses en beauté. Il me tend sa main que je serre sans formalisme, mais il décide de me la subtiliser pendant qu'il me pose la fameuse question finale, excluant d'office ma tentative déraisonnée d'échapper au piège de dernière minute. «Je suis persuadé que votre crumble aux pommes est fabuleux, mais vous demander la recette ne me serait pas d’une grande utilité, j’ai appris à faire des pâtes l’année dernière.» Je ris un peu, secoue la tête, observant ma main qu'il garde prisonnière et attendant donc la suite logique, la question de substitution à douze millions d'euros qu'il est sur le point sans aucun doute de me poser.«Alors à la place, je vous demanderai de me laisser vous inviter à prendre un verre, un soir. Un autre verre.»  Il lâche finalement sa main, et son regard se plonge dans le mien sans autre forme de procès. Je m'apprête à répondre, mais avant que je n'ai eu ne serait-ce que l'occasion d'ouvrir la bouche, il me coupe l'herbe sous le pied et ajoute :  «Vous me plaisez.» Je rougis, ou du moins, je crois sérieusement que c'est le cas étant donné que la chaleur de mes joues atteint des sommets assez hauts, et fronce un peu le nez. Sans savoir exactement pourquoi, bien que cette affirmation ne soit pas franchement une surprise eu égard à la façon dont nous nous sommes tous les deux rencontrés, je reste incapable de réaction. Je reste ainsi plantée devant lui de longues secondes avant de secouer la tête pour me ressaisir et trouver une répartie à la hauteur de mon inexistante réputation. « Un verre, si vous insistez, très bien. Mais c'est vous qui appelez. ». J'inspire et me mords un peu la lèvre. « Vous savez ce qu'on dit ? On est toujours plus attiré par ce qu'on ne peut pas avoir ». Je lui concède un sourire, un peu triste sans doute, mais plein de sincérité pour le moins. Il est très beau, c'est un homme, pour sûr, et je suis une femme, pas besoin de dessin pour comprendre. Si la veuve en moi n'avait pas pris le pas sur le reste, je serai restée ébahie par cette invitation sortie de nulle part, et l'adolescente en moi aurait sans doute déjà commencé à réfléchir à la tenue que je porterai. Mais je suis moi, Cameron, veuve avant tout et muée dans une espèce de mort sordide et glauque de ma vie sentimentale. Je pose ma main sur son épaule et lui adresse un clin d'oeil amusé, appel au défi, sans doute, parce que sans la moindre prétention, je pense que j'en représente un très gros, surtout s'il est habitué à récupérer des filles intéressées avec la promesse d'un verre gratuit. Je pose ma main sur son épaule un seul instant et ris un peu, lui glissant ma carte de visite dans la main, puis le contourne pour me diriger vers la sortie de l'auditorium, refermant mon manteau épais sur moi, mon sac à la main. Une fois dehors, j'adresse un sourire poli à la dame de l'accueil qui me toise avec l'air de se demander comme j'ai pu rester aussi longtemps et comment je peux sortir autant en forme. Ca m'amuse, et je ne manque pas de le lui faire savoir, rejoignant l'air froid de la rue pour regagner le journal en vitesse où Julian, mon cher Julian, doit m'attendre de pieds fermes pour me hurler dessus une fois de plus et me reprocher je ne sais quelle catastrophe mondiale, sans aucun doute.

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