just don't go w/ MEGAN

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MessageSujet: just don't go w/ MEGAN   Mer 5 Sep - 19:59

Rester calme, et respirer. L’habitacle de la voiture résonne au son de mes respirations irrégulières, sans doute liées à l’angoisse que je ressens ou aux taffes régulières que j’inspire de ma cigarette au fur et à mesure que les minutes passent. Je m’étais pourtant préparé, promis d’être fort et de ne pas faire l’enfant, malgré tout, la peur me tord le ventre. Il n’existe pas beaucoup de personnes sur cette Terre qui comptent pour moi, et en tout franchise, se décider à s’attacher à une séropositive mère d’une enfant n’était pas franchement la meilleure idée que j’ai eue. D’abord parce que aussi tragique que ce soit, sa séropositivité finira nécessairement par l’emporter loin de moi. Ensuite, parce qu’il est encore plus facile de s’attacher à un enfant qu’à sa mère séropositive, et que par la force du destin, Grace finira elle aussi par m’être arrachée au profit des deux cousins de Megan, les oxfordiens gays et incestueux. Je n’ai rien contre les gays, et ma cousine n’est pas si mal que ça ; mais j’expose mon cœur – parce que oui, j’ai un cœur – à une double perte qui ne fera qu’ajouter à la liste de toutes les choses terribles qui ont ponctué ma vie. Si Megan meurt et que Grace va vivre chez son père d’adoption, les deux sortiront définitivement de ma vie sans que je ne puisse rien y changer. Je ne connais et n’apprécie Megan que parce que sa vie est aussi triste que la mienne et que nous appartenons au même monde. Serait-elle restée la Megan snob et élitiste qu’ont élevée ses parents que nos chemins ne se seraient même jamais croisés ; et c’est sans doute ce qui renforce la tragédie de l’instant.

Mais nous n’en sommes pas là ; et je refuse de mettre mon amie dans la tombe avant que son heure n’ait sonnée. Elle m’a téléphoné un peu plus tôt de l’hôpital pour me prévenir d’une rechute. J’ai déjà fait face à ses rechutes par le passé, je peux m’en occuper. Il a fallu que je trouve un moyen de faire garder Grace dont Megan m’avait demandé de m’occuper, c’était d’ailleurs le but unique de son appel. Mais j’avais besoin d’aller à l’hôpital et rassurer Grace sans savoir n’était pas même dans mes cordes. J’ai appelé la première personne à laquelle j’ai pensé ; Georgia, pour lui demander si je pouvais lui confier la petite un moment. Elle a évidemment accepté, et je me suis empressée de la lui amener, prétextant une urgence quelconque. Grace n’a vraisemblablement pas compris ce qu’il se passait, mais elle est habituée aux changements précipités et répétés dans sa vie.

Une journée de boulot ratée, de l’argent en moins, mais peu importe, pour une fois. Je sais que ma présence ne change rien et qu’elle jouera sans doute les pudiques dans un coin de son lit, mais je n’ai pas le choix. J’arrive finalement à me dépêtrer des embouteillages constants qui peuplent la rue et accède enfin à l’hôpital où elle m’a dit qu’elle était, abandonnant ma voiture sur une place réservée aux visiteurs. Je m’étire, je n’aime pas les hôpitaux, ne les ai, en réalité, jamais aimé. Celui là est différent de la dernière fois, la dernière fois, Megan aux urgences n’était qu’un détour que je prenais avant d’aller voir ma sœur Jen. C’est ce que m’évoquent les hôpitaux, ma sœur Jen, plongée dans le coma depuis tellement d’années, que ma mère aimerait débrancher pour éviter de payer. Je soupire et fonce à l’accueil en secouant la tête, il n’est pas vraiment l’heure de telles considérations. Je m’arme plutôt d’un sourire tandis que je questionne la standardiste sur la chambre de Megan Faure, et celle-ci tapote sur son clavier pour me lâcher avec un sourire empli de pitié le numéro de la chambre. Je roule des yeux, est-ce qu’elle voit tant de gens que ça qui viennent pour des bonnes nouvelles ici ? J’en doute sincèrement, alors pourquoi nous servir des sourires à vous faire vomir ? Je fourre mes mains dans mes poches, remercie sagement et me dirige vers les escaliers. Je n’aime pas les ascenseurs, depuis que le dernier que j’ai pris est resté coincé avec Olivia dedans. Je ne sais pas pourquoi, et considérant le fait que j’habite dans un appartement à peine plus grand qu’une cage d’ascenseur y est sans doute pour quelque chose, allez savoir. Je m’arrête au cinquième, et aperçois un bouquet de fleurs sur un fauteuil. Je pique une seule fleur, discrètement, Megan ne me tiendra pas rigueur de la maigreur du bouquet. Je foule les quelques pas qui me séparent du bon numéro et inspire, prêt à tout découvrir. Avec une sœur dans le coma et pâle comme la mort, je peux voir à peu près n’importe quoi. Je me mords la lèvre et pousse la porte, pénétrant la pièce en essayant de faire le moins de bruit possible.

Je m’approche quand elle tourne la tête. Elle a l’air fatiguée, pas mourante. Je m’autorise un léger soupir et me laisse tomber sur la chaise en lui tendant la fleur démembrée de son bouquet. « Tu m’excuseras, mes faibles moyens ne me permettent pas de t’offrir un jardin ». J’hausse une épaule et me mords la lèvre. « Grace est chez une amie à moi, alors ne panique pas tout de suite tu veux. J’aurais été incapable de la rassurer si j’étais pas venu moi-même voir dans quel pitoyable état tu t’es encore foutue ». Je suis cru, c’est comme ça, et ça l’a toujours été entre nous. Je suis inquiet, hors de question de le dire tout haut. Elle le devine, sans doute. « Qu’est-ce que t’as encore fait ? » Je lui évite le sermon du père surprotecteur qui vérifie la prise effective de ses médicaments et me contente plutôt de regarder la chambre. « Tu m’diras, à chaque fois que je viens à l’hosto, je me dis toujours que je devrais moi aussi me faire admettre. C’est bien plus beau que nos misérables appartements, nan ? » Je ris un peu, comble le silence et la gêne ambiante par des paroles en continu qui ma foi ne me ressemblent pas tellement. Je la fixe, et me demande si le temps est propice à la plaisanterie, si elle ne préfèrerait pas plutôt dormir, cuver, pleurer ou hurler.
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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Mar 11 Sep - 0:07

Respirer, rester calme. Rester calme, respirer. J'me répète cette phrase en boucle, comme un mantra, mais force est de constater que ça ne fonctionne pas vraiment. J'essaie de fixer la lumière de l'ampoule au plafond, dans le ridiculement petit vestiaire des femmes du macdo. Rien à faire, l'air me manque, j'viens de m'effondrer au sol, contre le mur, et j'essaie vraiment, de toutes mes forces. En vain. C'est le manager qui ouvre la porte, il devait me chercher, croyant que je m'étais éclipsée pour téléphoner. Je tousse, j'étouffe, j'ai envie de hurler tellement ça fait mal mais je ne parviens qu'à expirer des halètements pathétiques, il cherche même pas, il appelle les urgences. Putain, ça va me coûter encore plus cher, et j'ai pas envie de retourner à l'hôpital, pitié, je veux pas. Mais mes yeux suppliants ne suffisent pas, et bientôt, je m'évanouis, avec pour dernière image le visage de Grace, qui me regarde en souriant. C'est cliché, c'est pourtant vrai. J'aurais pu rendre mon dernier souffle, sereine, en me disant ça y est, elle va pouvoir vivre dans un endroit décent, être gâtée, s'amuser, grandir comme il faut. Mais le bon dieu a décidé que ce n'était pas pour aujourd'hui. Demain peut-être ?

Les yeux s'ouvrent difficilement, oxygène dans les narines, perfusions en tous genres, bips incessants, insupportables, bien trop familiers à mon goût. Et voilà, j'ai plus qu'à attendre que ça passe. Bien sûr, pour les séropositifs, la guérison est plus longue et incertaine, sinon ça serait pas drôle. Je me doute que mon manque de régularité dans la prise de mon traitement sera pointé du doigt, qu'on me fera des remontrances, qu'on me dira « vous jouez avec votre vie » et autres paroles vaines, parce qu'ils savent pas. Oui, le grand discours « personne ne sait ce que je traverse, personne ne me comprend », je peux le servir à toutes les sauces, je sais que c'est pas de leur faute, mais ça m'énerve d'être sermonnée par des gens qui voudraient dicter ma vie. Y'a que Lucas qui a le droit de m'engueuler, un grand privilège si vous voulez mon avis. Le premier geste : prendre le téléphone pour l'appeler. Pas pour qu'il vienne à mon secours, mais pour pouvoir s'occuper de Grace. Je lui mens, je lui dis que ce n'est pas grave, il sait bien que ça n'est jamais bénin mais il m'évite le numéro de la mère affolée et hystérique, ce qui me tranquillise pas mal. Après tout, c'est loin d'être la première fois que ça arrive. Après avoir raccroché, je soupire, il ne reste plus qu'à attendre que le temps passe, la télé reste éteinte, j'peux pas me payer le luxe de l'activer, et puis, honnêtement, j'en ai pas tellement envie. Tout ce que je voudrais, c'est voir Grace, mais je sais bien que c'est impossible. Je me suis toujours juré qu'elle ne me verrait jamais comme ça, dans un lit d'hôpital, je veux pas que ça la poursuive toute sa vie, je veux pas qu'elle ait ces images là en tête quand elle pensera à moi, si elle le fait. Je ne sais pas comment ça se passera, quand je serai sur la fin. Vais-je mourir seule, dans un endroit aussi froid et impersonnel qu'une chambre d'hôpital ? Ou vais-je céder et la laisser venir pour pouvoir lui dire au revoir ? Ou je peux toujours faire un petit film où je m'adresserais à elle, quand elle sera en âge de bien comprendre, pour une occasion comme ses dix-huit ans, l'obtention de son diplôme, son mariage... Rien que d'y penser, ça me déprime. Je ne la verrais jamais dans une belle robe de mariée, au bras d'un homme qui la méritera. Je ne sais pas si j'arrive à réaliser ou non tout ce que je vais rater dans sa vie, parfois oui, parfois non. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut éviter d'y penser, je pourrais en devenir folle. J'oublie l'idée des films, des lettres, je retourne à la réalité, Andrea et Tristan lui diront que je suis partie pour un long voyage, que je serais toujours dans son cœur, ce genre de conneries à l'eau de rose qu'on sert aux petites filles qui perdent un proche. Je voudrais tellement lui éviter toutes ces peines à venir... Mais je peux pas.

Je ne dors pas, pourtant je suis exténuée. Mon taux de leucocyte a encore baissé, évidemment, alors je me chope toutes les saloperies qui traînent, et cette fois-ci, c'est une jolie pneumocystose qui s'est trop approchée de moi. Bien, génial, super. Bon, je ne suis pas encore à l'article de la mort, mais si j'avais pu éviter ça... La porte s'ouvre, je m'attends à une infirmière ou un médecin, mais c'est Lucas qui apparaît. D'abord l'étonnement et ensuite la colère : mais où est Grace ? J'observe incrédule la fleur qu'il m'offre, et me détends légèrement quand il m'avoue avoir confié ma fille à une de ses amies. J'évite une remarque sarcastique, où j'aurais demandé « une amie avec qui tu couches ou une amie tout court ? » , mais je suis bien trop lasse pour me lancer dans une joute verbale, et puis, il est venu même si je ne lui ai rien demandé, c'est gentil de sa part. Sa dernière remarque m'arrache un sourire amer, oui, encore moi je m'en fous de vivre dans un taudis, mais ça me tue d'imposer ça à Grace, et ça me rappelle à quel point je suis une mauvaise mère. « Je ne dirais pas ça, je préfère quand même la chaleur de nos chambres de bonne que l'atmosphère de l'hôpital... » Bien sûr qu'il le sait. Lui-même a passé du temps dans une chambre d'hôpital, pas dans le lit, mais ça doit être plus ou moins le même calvaire. Je pense à sa sœur qui respire artificiellement, en état végétatif, et l'horreur que ça doit représenter pour lui. Je reste pourtant muette sur le sujet, j'ai pas envie de lui remettre ça devant le nez, il doit déjà assez y penser. Je tripote la fleur, c'est peut-être con, mais ça me fait plaisir. « Tu n'avais pas quelque chose de plus divertissant qu'une fleur à m'apporter ? » Ce n'est pas un vrai reproche, juste une tentative pour éviter les remontrances qu'il s'apprête à me faire, et la question « qu'est-ce que t'as encore fait », même si je vais pas y couper. « Enfin c'est gentil. Comment va Grace ? Tu lui as dit quoi ? » J'attends la réponse, anxieuse, j'aurais bien envie de l'appeler un peu mais téléphoner est plus ou moins du luxe, pour moi.
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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Jeu 13 Sep - 12:27


L’instant n’est cependant pas franchement à la plaisanterie, je le sens à son ton. D’habitude, on peut plaisanter de tout, même des choses graves ; mais aujourd’hui la situation est sans doute différente. Ca fait plusieurs fois qu’elle se retrouve à l’hôpital et je ne peux qu’essayer de devenir les pensées qui lui traversent l’esprit. Quand est-ce que je vais mourir ? A quand la prochaine ? D’expérience, je sais que la résignation balaye souvent tout sur son passage et est plus destructrice qu’autre chose. J’ai pour la première fois l’impression de voir mon amie diminuée, vraiment diminuée. Mais je suis là, et tout a intérêt à aller mieux pour longtemps encore. Je soupire un peu en me laissant tomber dans le fauteuil réservé aux visiteurs que j’approche négligemment de son lit. La chaleur de nos chambres ? Je ne suis pas sûr que chaleur soit le mot. La seule chose qui personnalise un peu mon appartement minuscule sont les photos que j’aime prendre depuis que je suis tout petit. Le reste n’est que cendriers pleins, vaisselle sale et cartons de pizza entassés les jours où l’argent me le permet, bouteilles de vin vide bon marché quand le temps est à la crise. Le tout est sombre et froid, n’abrite jamais personne d’autre que moi. Pourtant, j’aimerai avoir un endroit plus intime où me réfugier. Mais il faudrait quémander de l’argent et ça, il est hors de question que je le fasse. Je soupire un peu en lissant le bord du drap de son lit. « En tout cas, désolé de te décevoir mais tu n’auras jamais moins bonne mine que ma sœur ». Humour lugubre et tentatives ratées, je songe à garder le silence une bonne fois pour tout et cela ne pourrait franchement pas faire de mal. Je soupire, baisse la tête en songeant à ma petite sœur dont la probabilité qu’elle se réveille un jour diminue fortement au fil des semaines, mois et années qui passent. Je me souviens de ma mère et de son hésitation à la faire débrancher et je rumine la lâcheté familiale. Je ne sais pas quoi faire ; et si elle se réveillait, effectivement, un jour ? Il faudrait que ma mère vive avec l’idée qu’elle a un moment donné voulu tuer sa propre fille ; mais si le coma dure encore éternellement ? Je fronce le nez et secoue la tête, ça n’est pas franchement le problème du jour.

J’avise mon amie de nouveau qui critique mon choix de cadeau. Je roule des yeux et soupire un peu, bon enfant. « La prochaine fois je t’apporterai un nounours en peluche et des chocolats, désolé j’avais oublié ma Black Card dans ma villa à Kensington ». Je ris un peu et attrape la rose avec laquelle je joue un peu. « Tu peux toujours arracher les pétales pour compter les jours… ou tes amours, je ne sais trop quoi. Ma sœur jouait à ça quand elle était plus jeune ». Je souris un peu, parle rarement d’elle mais l’état étrange dans lequel me plonge les hôpitaux me rend bizarre. « Enfin, trouve un divertissement avec cette fleur parce que pour l’instant je peux pas grand-chose pour toi ». Je regarde le poste de télévision qui de toute évidence ne doit pas être activé ici. J’aimerai tellement pouvoir faire quelque chose pour elle… « Tu veux que je te ramène des bouquins, demain ? » Je fronce un peu le nez et fais la moue.

Mais la vraie question ne tarde pas à arriver : ce que j’ai fait de Grace. Si j’avais su que je m’attacherai autant à une gamine, je me serai abstenu de toute action susceptible de me briser le peu de cœur qu’il me reste. Je soupire un peu et inspire : « Elle va bien, je l’ai confiée à Georgia, c’est une de mes amies, elle s’occupera à merveille d’elle ». Je soupire un peu en songeant à Georgia qui n’a, de son côté, pas une situation vraiment facile non plus. A croire que tous les gens au passé ou présent difficile tombe sur mon chemin. Par hasard. « Je lui ai dit la vérité ». Pause, je soupire de nouveau. Je ne me vois pas père d’un enfant un jour, je suis trop pauvre pour offrir ne serait-ce que la vie qu’elle mérite à une femme que je garderai dans ma vie plutôt que de la sortir de mon lit, alors père d’un enfant qui dépendrait de moi ? Je secoue la tête, préfère ne pas y penser. J’ai l’instinct, pourtant, l’envie de m’occuper d’un petit garçon ou d’une petite fille qui serait le mien ou la mienne, de construire une vie stable et de les aider à vivre correctement, sans tout le malheur qui a pu caractériser ma propre enfance, mais la vie est une question de moyens, c’est bien connu. Reproduire un vieux modèle familial, foutre en l’air un enfant qui n’avait rien demandé, non merci. « Que tu avais un méchant rhume et besoin de te reposer avec des médecins pour s’occuper de toi, et qu’en attendant, elle resterait avec moi ». J’insiste sur le moi histoire qu’elle ne me sorte pas les yeux suppliants qu’il faut que j’appelle son cousin. Tout, mais pas ça, je préfère encore amener Grace ici et qu’il vienne la chercher tout seul. Où était-il, ce si formidable cousin, quand Megan crevait de faim dans la rue ? Ou quand elle a enchainé les misères dans une vie secrète que personne n’a daigné voir ? Trop occupé à épouser son propre cousin ? Je n’ai rien contre les gays ni contre les extravagances de la vie, mais les familles au rabais me donnent envie de vomir. Il est clair que ces types là ont bien mieux à faire que de s’occuper d’une femme séropositive et d’une gamine de huit ans. « Elle a dit qu’il fallait que tu rentres vite parce qu’elle préférait son lit chez elle ». Je souris un peu et prends sa main. « Je vais m’occuper d’elle, ne t’inquiète pas pour ça, contente toi de guérir vite ». Je lâche sa main rapidement, pas très doué pour les démonstrations d’affection déraisonnées.
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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Jeu 13 Sep - 16:40

Cette rechute-là est différente. C'est vrai. Je commence à entrevoir la fin, à imaginer sans vraiment oser le faire, après tout les images viennent d'elles-même, c'est inévitable, toutes ces conneries me seront fatales à la fin, et à chaque nouvelle saloperie attrapée, c'est un bout de mon maigre capital santé qui s'en va à la dérive, loin, très loin. Plus moyen de récupérer des forces, de reprendre du poil de la bête. Un peu quand même, mais à chaque fois, j'en ressors deux fois plus fatiguée, deux fois plus lasse, deux fois plus anéantie. Pourtant, il faut bien continuer, pour Grace. C'est la seule chose qui compte. Pourtant mon égoïsme m'amène à espérer que demain, on trouvera enfin une cure au sida, un vaccin serait inutile pour moi, mais vraiment, un traitement efficace, pas cette connerie de trithérapie qui nous bouffe, malgré les avancées scientifiques qui consistent à dire qu'on vit mieux avec le sida. Pour moi, quand on l'a découvert, c'était déjà trop tard. Étant déjà de constitution fragile, c'était le pire scénario à craindre : une vie courte. Trop courte. Seule, après tout, qu'est-ce que ça aurait pu me faire ? Crever dans mon coin, sans personne pour s'inquiéter de ce que je faisais. Mais il y avait Grace. Je ne peux que consacrer ce qu'il me reste à vivre pour qu'elle puisse connaître une enfance décente. On va pas dire que c'est un succès jusque là, mais bon, on fait ce qu'on peut.

Et lui aussi, Lucas, devant moi avec sa fleur et ses remarques destinées à apaiser l'atmosphère, mais cette fois-ci ça ne marche pas. Il évoque sa sœur, comparant mon teint au sien, ça aurait pu me faire rire, parce qu'on aimait bien l'humour noir, quand on se retrouvait chez lui, la petite endormie. Mais là, ça n'était pas vraiment possible. "Je pense qu'une fois six pieds sous terre, ce qui ne devrait pas tarder, je parviendrais à la battre sur ce terrain là." Ou comment lui dire t'es gentil mais ce genre de remarques tu peux te les garder. Pourtant, au moment même où je finis la phrase, je regrette déjà. Je ne dis rien, mais il peut le voir dans mes yeux, et sur mes traits, que je suis désolée.

La peluche, une idée qui me plairait vraiment, au fond. J'ai jamais vraiment eu l'enfance que j'aurais dû avoir, j'ai dû grandir très vite, et à 16 ans j'étais déjà propulsée à l'université... Autant dire que les peluches et autres enfantillages n'ont jamais été à l'ordre du jour. Mes parents voulaient d'une gamine intelligente, intéressante, forte. Je ne suis rien de tout ça, et au final, il ne me reste plus grand chose d'un moment qui aurait dû être celui de l'insouciance et du plaisir. Mais pas le temps pour les regrets d'un passé révolu, là, c'est l'avenir qui était déjà fauché avant même de l'évoquer. Les amours. Tu parles. "Les amours ? Je ne sais pas ce que ça veut dire, désolée. Mais oui, peut-être que ça me dira les jours qu'il me reste, ou peut-être les mois ? ... Pardon, c'est idiot." Encore une fois, j'ai envie de me foutre un facepalm, j'ai l'air pathétique, avec mon sourire amer sur les lèvres. "J'espère que demain je vais pouvoir sortir... Mais oui, la prochaine fois que je me retrouve ici, si t'as un bouquin qui traîne quelque part... Un bouquin qui parle d'amour, de joie, de liberté, de santé, d'avenir... Oui, ça peut être pas mal, ça correspond tout à fait à la situation." Le sourire redevient un peu plus sincère, ça y est, on peut recommencer à déconner un peu.

Le sujet de conversation passe à Grace, mon visage se ferme tandis qu'il m'explique ce qu'il lui a dit. Je suis vraiment hideuse pour imposer ça à une petite fille... "Parfois je me dis... qu'il vaudrait mieux que la faucheuse ne tarde pas trop. C'est pas une vie pour elle." Il me prend la main, et je réponds à son sourire, faiblement. Et au moment où il finit sa phrase, mon téléphone portable sonne. Je fronce les sourcils, me dit que peut-être que la Georgia en question a un forfait illimité et qu'elle permet à Grace de m'appeler, mais le film que je me suis fait en une seconde chrono s'évapore aussi vite que j'aperçois "mcdo". "C'est le boulot, je..." Je décroche, on me demande si je serais apte à bosser demain. Je leur explique que je n'en sais rien pour le moment, que je suppose que non. Et la conversation prend une tournure peu réjouissante. "Tu sais Megan, on commence à avoir du mal à te remplacer au dernier moment à chaque fois, t'imagines pas la galère que c'est, franchement je comprends pas comment tu peux te retrouver malade aussi souvent, nous ça nous met dans la merde ! Le directeur songe à te virer." Lucas n'entend rien de ce qu'il déblatère mais il peut voir à mon air affolé que ça ne va pas. "Bon, euh... Écoute, demain, je viens, et... Et on en reparle. J'ai vraiment besoin de ce job. Me lâche pas sur ce coup, s'il te plaît." Il dit qu'il ne décide pas, qu'il faut que j'évite de rater le coche demain, que j'ai qu'à prendre du guronsan et des médocs pour être sur pieds. Je raccroche, me mordant la lèvre inférieure. "Ils veulent me virer. Je sais pas quoi faire." Le scénario défile devant moi, plus de boulot, plus de chez nous, dehors, à la rue, avec Grace, que je vais devoir envoyer chez Andrea et Tristan même s'ils n'ont pas réglé l'affaire entre eux. J'veux pas y penser. Je retiens à grand peine les larmes qui veulent affluer sur les joues, mais je ne veux pas perdre contenance devant Lucas, même s'il m'a déjà vu dans des états pas possible. Pourtant, je craque, avec une voix cassée qui tremble, flirtant avec les aigus. "Je fais comment moi ?"

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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Jeu 13 Sep - 17:45

J’enchaine les gaffes, creusant la tristesse sur son visage. Il n’y a malheureusement rien que je puisse faire pour la soigner, la garder en vie. L’injustice est là ; vous êtes jeune, vous voulez vivre, vous avez un enfant, mais quelqu’un en a décidé autrement. C’est comme ça alors même que certaines personnes vivent 90 ans sans rencontrer le moindre problème notable. Les vies de pauvres gens sont foutues en l’air sans que personne ne comprenne bien pourquoi, et il faut continuer à se lever le matin, à se crever à la tâche pour gagner trois sous, à être malade tout l’hiver et à se déglinguer la santé. Tout ça pourquoi ? Pour une vie merdique entre deux crises d'angoisse ou deux rechutes de maladie, pour des traitements insupportables qui vous foutent par terre et pourrissent vos journées, pour l'horreur, la peur, la fatigue, toujours. Tout ça est tellement insupportablement injuste qu'on en vient sans doute à se demander pourquoi on vit, et ce qu'on a bien pu faire pour mériter tout ça. C'est vrai, sérieusement ? Pas de père ou presque pas, une soeur dans le coma que l'on songe à tuer, une mère alcoolique. Et Megan, le vilain petit canard de la famille, que personne n'appelle, pour qui personne ne s'inquiète. Et la vie qui continue, Grace qui grandira seule avec deux pères et qui sera arrachée à moi pour toujours. L'égoïsme, la vitesse, l'adrénaline, on vit pour des choses superficielles qui n'ont pas la moindre importance et on s'entasse dans des journées merdiques en se persuadant que la roue tournera, un jour. Et quand on doit mourir du sida, c'est quoi le revers de la médaille ? Jésus, je ressuscite et tout va mieux ?

Megan a sans doute dépassé les limites et joué avec sa vie. Mais pourquoi tant de cruauté ? Je baisse les yeux, l’injustice en elle-même me déclenche des envies de meurtre. Je voudrais tellement pouvoir faire quelque chose, n’importe quoi. Au lieu de ça, je serai celui qui va rester. Celui qui l’accompagnera gentiment et impuissant jusqu’au jour où elle mourra, qui observera sa fille partir à 150 km et qui devra vivre avec le souvenir de son amie et de sa protégée. Ma pensée est presque égoïste, et ça m’arrache une grimace emplie de remords. J’entends ses remarques qui me font étrangement mal au cœur et me contente de laisser les évènements s’enchainer sans répondre. Je libère sa main quand elle m’explique qu’il vaudrait peut être mieux que la mort vienne plus tôt, refusant l’option mais ne trouvant pas même le temps de répliquer. Son téléphone sonne et elle déclare, pale, que c’est le boulot. Je m’enfonce dans mon siège et tourne la tête en essayant de lui offrir au moins un peu d’intimité, à défaut de solitude. Je soupire, joue avec mon écharpe en comprenant que la conversation tourne au vinaigre. Elle supplie presque son patron au téléphone et je crois percevoir sa réponse, prononcée sur un ton sec, tranché. Elle raccroche, me donnant bien rapidement des explications qui la font trembler d’inquiétude. Je me lève, et abandonne ma veste pour m’installer sur le bord de son lit. Je prends sa main et la tire un peu contre moi pour la prendre dans mes bras. Je ne suis pas coutumier du geste, pas plus que de l’affection. Mais le cas est différent, il n’est pas l’heure de la réflexion délibérée. Je la prends contre moi et serre les dents pour ne pas que la détresse m’envahisse. Je ne suis pas le type dans la merde de cette histoire. J’inspire, prends mon temps pour peser mes mots. « Tu les laisses te virer, ensuite, tu me laisse m’occuper du reste ». Je frotte un peu son dos et grimace. « Mon patron t’embauchera, il m’aime bien et on a besoin de mains fortes pour travailler le soir. Tu pourras prendre tes soirées si besoin et on règlera le problème de l’argent au fur et à mesure. Je peux t’aider, sortir moins, bosser plus. Tu ne peux pas dire non ». Je secoue la tête et la libère au bout de quelques instants. « Tu as une fille à ta charge et elle a besoin de connaître sa mère. Tu as beau dire que tout ça n’est pas une vie pour elle, je pense que tu te trompes. Tous les souvenirs qu’elle peut partager avec toi sont bons à prendre. Tu n’aimes pas ta situation, personne ne le ferait à ta place. Mais il est temps maintenant de ranger tes priorités dans l’ordre. Tu détestes l’idée, je sais, mais Megan, laisse moi t’aider. Je ne suis pas de ta famille, juste un ami, pour quelques mois, ou années peu importe, pour un moment. Que tu puisses te reposer et profiter de ta fille sans avoir peur de mourir au boulot un matin d’école. Il faut la préparer et il faut l’accompagner ».

Je me mords la lèvre, je crois que ma voix à moi tremble aussi. « Ou alors tu peux appeler tes cousins. Eux, ils te mettront à l’abris du besoin ». Je détourne les yeux et me redresse en plongeant mon regard dans le sien. « Fais comme tu veux, mais je ne te laisserai pas continuer comme ça. Si tu refuses mon aide je t’imposerai la leur ». Je la fixe et croise les bras, inspire pour me remettre de mes émotions et de mon déballage d’idées et de courage. De ma petite crise d’autorité. Je ne comprends pas bien d’où me vient cette soudaine inspiration et j’espère sincèrement qu’elle ne va pas m’expédier en dehors de sa chambre avec un coup de pieds aux fesses, j’ai besoin qu’elle dise oui, j’ai besoin d’avoir une chance de les mettre à l’abri, Grace et elle, pour quelques temps. Besoin de m’accrocher à une cause désespérée, je crois finalement. Je baisse les yeux pour ajouter faiblement. « C’est parce que je tiens à toi ». L’avouer me fait drôle, et le silence qui s’installe d’autant plus. Je me rassois sur le fauteuil et attrape la rose, un peu penaud.
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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Jeu 13 Sep - 20:00

Je regarde les tuyaux sous ma peau, ces perfusions que je déteste, ce sang que je déteste, à l'hôpital non plus ils n'aiment pas que je sois là, risque d'infection pour les infirmières qui me piquent, récoltent mon sang, véritable poison qui me ronge petit à petit, doucement mais sûrement. J'ai toujours été mince mais on peut dire que je suis à la limite de la maigreur. Ça ne va pas s'arranger avec le temps, c'est l'un des effets du sida. J'pourrais me dire chouette, je peux bouffer tout ce que je veux, j'vais pas grossir, mais de toutes façons j'ai un appétit de moineau, comme aimaient dire mes parents, et puis, manger n'est plus un plaisir depuis bien longtemps. Pas seulement parce que je ne peux pas m'offrir des mets de qualité, mais parce que je n'ai plus trop la sensation de faim. Un des autres effets de cette maladie, c'est la peau qui ternit à vue d’œil, le teint blafard qu'aucun artifice ne pourra raviver. On pourrait même voir apparaître sur ma peau de seyants jolis boutons, si j'ai de la chance. Oui, on m'a tout bien expliqué quand on m'a annoncé la nouvelle, et même s'ils affichaient un air compatissant, ça n'en restait pas moins une mort affreuse qu'on me prédisait. J'avais déjà atteint le stade sida, pas d'espoir d'une vie longue et calme pour moi, pas d'espoir du tout. Ils ont beau avoir des formations sur le sujet, comment annoncer une mauvaise nouvelle, un diagnostic fatal, franchement, quel que soit le tact avec lequel on annonce ça, quel que soit le ton employé, les formules de phrase, ça reste quelque chose de particulièrement laid. J'avoue que le monde s'est écroulé ce jour-là.

Mais comme tout, il faut faire avec. Il avait fallu faire avec jusque là. Mais la fatigue se fait de plus en plus ressentir, et avec, les difficultés à rendre viable une existence sur le déclin. Je commençais réellement à perdre courage, même si je n'en ai jamais réellement eu, même si c'était plus de la résignation qu'autre chose. Il en fallait peu encore pour entamer le reste de volonté de vivre qu'il me restait. Cet appel, c'était comme l'épée de Damoclès qui s'abat finalement, même si on l'a bien vu au dessus de la tête, même si on s'y attendait, tôt ou tard. Ça n'en reste pas moins douloureux quand ça arrive. Je savais déjà que c'était plus que dangereux de ne pas parler de ma séropositivité à mcdo, que c'était jouer avec ma santé, bosser là-bas. Et qu'il n'y avait pas d'autre mot d'ordre que rentabilité et pognon. On ne cherche pas à savoir, non, si t'es pas là, t'as tort. C'est pas pour rien que lorsqu'il y a grève, même générale, les employés de macdo continuent de travailler. Parce que c'est le licenciement qui te pend au nez. Tu es remplaçable, même plus que ça, tu es consommable. On te bouffe jusqu'à l'os, tu peux rester plus longtemps ? Tu peux faire la nuit ? Tu peux rebosser dans deux heures même si tu as déjà dix heures dans les pattes et que c'est illégal ? Tu peux fermer ta gueule et bosser ? Alors, franchement, ils vont pas s'émouvoir d'une mère célibataire qui se retrouve à l'hosto tous les mois.

Je devrais être outrée, en colère, prête à en découdre. Je suis dévastée. J'ai même pas la force de me battre, de me révolter. Ni pour protester contre la marque d'affection et de soutien de Lucas. Au contraire, j'en ai vraiment besoin. Et tout ce qu'il me propose là, c'est sûr, c'est quelque chose qu'on ne peut refuser. Mais je veux pas de sa pitié. Je veux pas de ses bons sentiments, de son envie d'avoir bonne conscience, de se dire qu'il fait une bonne action... Putain Megan, mais depuis quand il t'utilise pour qu'il se sente mieux ? C'est le seul qui m'aide, qui m'épaule, qui soit là à chaque instant, chaque fois que j'ai besoin de lui. C'est mon seul véritable ami. Pourtant je peux pas m'empêcher de me sentir mal, il est déjà dans une situation plus que compliquée, il a du mal à joindre les deux bouts, c'est dégueulasse de compter sur lui, toujours, tout le temps. Lui aussi serait bien mieux sans moi dans ce monde... Merde... Son laïus me ferait presque sangloter à chaudes larmes, mais je résiste, encore, malgré l'eau qui s'amoncelle sur les joues. Je sais que si je parle, je vais craquer, alors je me tais. Mes yeux vagabondent, d'un point invisible jusqu'à Lucas, de Lucas jusqu'au pied du lit, du pied du lit jusqu'à Lucas, de nouveau. Qui m'avoue qu'il tient à moi. Personne ne m'avait dit ça. Personne. Mes parents absents, ma famille, mes prétendus amis d'Oxford, personne. Je ne sais pas comment réagir. Je ne sais pas s'il se rend compte d'à quel point ça me touche, à quel point ça me perturbe.

Encore quelques secondes de silence. Je regarde mes mains, qui se tortillent nerveusement, tandis que je tente de réguler mon souffle, et les battements de cœur qui ralentissent doucement. "Je suis désolée... Je veux pas que tu te sentes obligé, tu sais... Tu n'as rien demandé... T'es juste... Juste un voisin qui est tombé sur la mauvaise voisine..." Je serre les dents, les larmes se raréfient même si j'ai plutôt envie d'exploser. "Je peux pas t'imposer ça, tu sais, c'est déjà... tu as déjà beaucoup de choses à penser, beaucoup de soucis..." Mais je ne me voyais pas m'imposer à Andrea et Tristan. Même si j'adore Andrea, même si nous sommes proches, ce n'est pas faisable. Je ne peux pas être égoïste comme ça. Et puis, me tournant vers lui, j'attrape sa main, captant son regard, véritablement au bord des sanglots. "Moi aussi je tiens à toi Lucas... Je peux pas t'imposer tout ça... Tu mérites pas ça..."

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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Jeu 13 Sep - 20:49

La misère m’entoure et je ne vois plus qu’elle. La vérité est là, dans cette chambre d’hôpital avec Megan qui lutte contre ses larmes, dans un bar pourri avec Georgia qui masque l’œil au beurre noir que lui a infligé un pervers de soixante balais, dans la main de Grace qui s’accroche à la mienne en regardant le monde de ses yeux d’enfants trop mature, dans la chambre de ma sœur qui ne se bat plus depuis longtemps, dans les soûlards qui viennent tous les soirs oublier leur désespoir dans trois verres de vodka, dans les allumeuses que je ramène chez moi le soir où elles n’ont personne à faire payer contre un peu de chaleur humaine. La misère m’entoure et voir le positif devient insupportablement difficile. A vivre dans un appartement qui n’en a que le nom, dans les ordures et le bordel permanent, à chercher des gens avec lesquels nouer des liens qui ne seront jamais superficiels, à rejeter l’argent comme on rejette sa mère. J’ai construit ma vie sur des bases pourries qui ne se sont jamais consolidées avec le temps. Avant que tout ne foute le camp, j’avais pourtant décidé de faire du tri. Olivia et sa célébrité, ma mère et son alcoolisme, la fac et ses connards. Tous les sujets tabous, dérangeants : dehors. Et pourtant, installé dans une chambre de soins intensifs qui semblent presque barricadée en quarantaine tellement tout le monde s’en fout, je ne songe qu’à une seule chose : la vie est misérable et on ne peut pas s’en tirer indemne. Supporter l’idée de mourir à 20 ans ? Si Dieu existe, comment peut il seulement penser que certaines personnes méritent de vivre ça ? Je ne comprends pas, ne comprendrais sans doute jamais l’idée. J’aimerai prier et que ça me soulage, j’aimerai croire et que cela m’aide. Mais ça n’est pas possible ; l’incompréhension a balayé mes convictions et mes rêves de gosse. Je sais ce que c’est de ne pas avoir de mère, je sais ce que c’est d’être un orphelin. J’espère que Megan a fait le bon choix en désignant ses cousins pour la remplacer dans la tâche ardue que sera l’éducation de sa fille, j’espère qu’elle vieillira heureuse. La prétention me pousse à me dire que peut être à l’occasion, elle me réclamera, et que j’aurais la possibilité de me rappeler les bons moments vécus avec mon amie et sa fille en la croisant une heure ou deux sur un banc d’Oxford ou dans un café de Londres. Pour Megan, pour moi, pour Grace, pour le futur, j’aimerai être convaincu que Grace sera positivement entourée et que tout ira bien pour elle. Je n’y arrive pas ; presque comme je suis interdit de le penser pour Megan qui de toute évidence, n’ira pas bien.

Si je regrette d’avoir croisé sa route ? Jamais. J’ai appris aussi à voir le positif dans chaque instant et cette relation, elle, moi, la petite, c’est positif. Un peu d’occupation, de soleil et de compréhension dans un monde sans doute trop brutal. A force de me battre je suis devenu agressif, à force de subir, impulsif. Mon caractère s’est développé avec le monde qui m’entourait et Megan m’a fait murir, et comprendre. Comprendre qu’on ne maitrise pas tout, qu’on ne change pas les gens, et que certaines choses sont immuables et qu’il vaut mieux apprendre à vivre avec plutôt que de lutter contre l’impossible. La sauver est impossible, lui offrir quelques mois, peut être une année, de sursis moins pénible l’est. Ca ne soulage pas ma conscience, ça n’allège pas mon cœur ni la tristesse que je tairais toujours. Ca ne change rien, si ce n’est que pour cette période future qui s’ouvre à moi, j’aurais quelques semaines de maturité en plus. Grandir un peu plus loin, profiter un peu plus. C’est égoïste et généreux à la fois, je ne sais plus, je m’en fous.

Pourtant je devrais être réticent. Je sais ce que c’est, de perdre quelqu’un. Jen, ma mère, les membres de notre famille qui sont morts peu à peu, ce copain qui a décidé en troisième année de collège que sa vie était déjà foutue. Les accidents de la route, les alcoolos qui sortent des bars. On vous arrache un morceau de votre vie en l’agitant sous votre nez, répétant allégrement « plus jamais, plus jamais ». Plus de contact, plus d’échange, plus de parole, de présence. Tout ça, terminé, à jamais. En quelques secondes, tout ce que vous partagez, tout ce que vous aimez, toutes les sensations sont tuées et vouées à ne plus jamais vivre, comme tout ce qui est finalement définitivement soldé par la mort. Je ne la verrais plus, ne lui parlerais plus. L’idée est étrangement oppressante, presque obsédante. Mes pulsations cardiaques se révoltent de nouveau et leur rengaine connaît une éternelle jeunesse : injustice, injustice. Les gens prétendent faire preuve de courage quand ils affirment qu’ils donneraient leur vie pour quelqu’un ; en réalité, ça n’est que la preuve d’une lâcheté violente qui les anime. Mourir à la place de l’autre c’est s’empêcher de le perdre, et perdre quelqu’un est par définition pire que mourir soi-même.

Je secoue la tête, yeux alertes et écarquillés, en l’entendant déblatérer. « Tais-toi ». Je suis sec de nouveau, tranché, mais ne l’agresse pour autant pas. Je plante mon regard dans le sien, une fois sorti de mes élucubrations mentales. « Je ne suis pas tombé sur la mauvaise personne. Qu’est-ce que tu t’es foutue dans la tête Megan ? Que le fait que tu sois séropositive t’empêchait d’être aimée ou appréciée des autres ? On s’en tape que t’aies le SIDA, ou n’importe quelle autre maladie ». Je soupire, croise les bras. « Ca ne définit ce que tu es que si tu le décides. Je t’ai connue plus forte que ça. » J’inspire et me lève de nouveau. « Tu n’imposes rien, et tu ne me dois rien. Je t’offre une solution amicale temporaire le temps que tu trouves mieux. Peu importe si ça n’est pas le cas, c’est une démarche amicale, parce que c’est ce que je suis ; ton ami ». Je soupire et attrape sa main de nouveau, finalement, on est plus vraiment à ça près. « Si tu tiens à moi alors tu acceptes. Parce que de toute évidence, je préfère cette solution à l’insécurité notable que je ressentirais si tu dors dans la rue avec ta fille de sept ans ». Je tente un sourire détendu qui ne trompera personne ; surtout pas elle. « Je veux que ça se passe comme ça, et je l’aurais voulu même si t’avais pas eu le sida, parce que le sida, ça veut rien dire de plus qu’une maladie de merde que tu as eu la malchance d’attraper. Rien. » Je secoue la tête et inspire.
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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Ven 14 Sep - 0:31

J'avais déjà pensé à comment je voulais mourir. La mort idéale, c'est celle où on s'endort dans son lit, tranquillement, et le lendemain, on ne se réveille pas. Ni souffrance ni pleurs ni regrets, juste un sommeil qui s'éternise, une réécriture de la belle au bois dormant, on espère qu'un prince viendra nous embrasser pour pouvoir s'éveiller à nouveau, mais ça ne se passe jamais comme ça. J'imagine qu'à un moment, je vais avoir envie de céder à l'envie de mettre un terme à tout ça de manière un minimum digne. Je ne veux pas pleurer après ma mère, dire que je ne veux pas mourir, je ne veux pas être un tas d'os qui tremblote au fond d'un lit d'hôpital, je ne veux pas avoir des valises effrayante sous les yeux et les veines apparentes, je ne veux pas être reliée à des machines et ne plus savoir manger seule, marcher seule, me laver seule. L'incontinence, ils en ont parlé aussi. Évidemment, ils m'ont pas vendu le truc comme un beau voyage, on ne peut pas leur en vouloir d'avoir fait les hypocrites pour le coup. Et honnêtement, c'est bien ça qui me terrifie le plus. Les couches, j'en ai porté quand j'étais bébé, et on en porte quand on est très vieux, mais moi, à 25 ans, avec des couches, des gens qui me torchent le cul ? Non, je supporterais pas. Alors le moment viendra où je devrais trouver une solution pour partir proprement. Je n'en ai parlé à personne, jusque là, et je doute qu'avec Lucas ce sera faisable. Mais plus j'y réfléchis, et plus le choix est évident. Ce serait pourtant cruel de lui demander une telle chose, alors qu'il a de l'autre côté sa sœur dans le coma, qui pourrait bien se réveiller mais qui ne le fait pas... Ce serait bien trop dur. On n'y est pas encore, mais c'est quelque chose à laquelle je pense souvent, fatalement.

L'enterrement, après tout, je ne vais pas pouvoir y assister vivante, donc je m'en fiche pas mal. La musique, la cérémonie, le brunch qui suit, les grands absents, c'est de la connerie, c'est futile. A part Grace, Lucas, Andrea, peut-être Tristan, je ne vois pas bien qui pourrait venir. Mais l'incinération est la moins coûteuse et moins emmerdante solution pour ceux qui restent. Ce sera mon seul choix. Enfin, qui sait, j'aurais peut-être pas mon mot à dire, je vais pas faire un testament, je n'ai rien du tout à offrir à qui que ce soit, ce serait idiot même en sachant qu'il ne me reste plus beaucoup de temps. Et puis la paperasse ça m'emmerde. Je suis bien contente que tout est presque finalisé au niveau de l'adoption. C'est peut-être la seule chose qui me rend véritablement heureuse, je me dis qu'au moins, je n'aurais pas raté le choix des nouveaux parents de Grace, ceux qui seront en mesure de répondre à ses besoins et de lui offrir un avenir à sa hauteur. Mais ce n'est pas encore le moment. Je ne suis pas encore morte. Et je dois me battre. Même si c'est contre le vent, même si le vent l'emportera forcément.

Plus facile à dire qu'à faire, comme beaucoup de choses, mais à cet instant je n'ai de bravoure pour rien du tout. Je me laisse aller face à Lucas, qui joue les épaules décidément bien solides, pour porter sur elles les fardeaux qui s'accumulent sans cesse. J'ai l'impression qu'il va finir par se briser, à force. Mais il a énormément d'endurance, en témoignent les sourires qu'il parvient à me lancer, les décisions qu'il prend pour moi, l'air convaincu et déterminé qu'il affiche, il a assez de courage pour deux, je peux pas l'abandonner sur ce coup-là. Alors sa réaction à mon laïus n'est pas étonnante. C'est peut-être le seul qui puisse avoir de l'autorité sur l'indécrottable rebelle que je suis, je me tais à sa demande, et je l'écoute. Je m'accroche à ses paroles en serrant les dents, bouche close, je n'en mène pas large. J'essaie de fuir son regard, mais je sais qu'il faut que je le soutienne. Comme il dit, il m'a connue plus forte que ça. Mais je suis tellement lasse... Bien sûr que je suis convaincue qu'avoir le sida m'interdit d'être appréciée ou aimée, parce que je vais partir, et que le peu de personnes tenant à moi va en souffrir énormément. C'est plus compliqué que ça, je sais bien. Mais ce n'est pas évident de faire face à ces nouveaux questionnements, dès lors qu'on sait qu'on est condamné. "Mais, je..." Je craque. Complètement. Me laissant aller aux sanglots, comme je ne l'ai jamais fait auparavant. "Je vais bientôt mourir et Grace va en souffrir, et toi aussi, et... Je voulais pas... Je voulais rien de tout ça..." Le fil de mes pensées devient flou, les paroles s'enchaînent et s'entremêlent, je laisse tout éclater. "J'étais juste... Je voulais juste être acceptée, j'ai jamais voulu... jamais voulu faire de mal... Ni à toi, ni à Grace... Et je suis tombée enceinte, et j'ai eu le sida, et on me dit..." Les sanglots s'intensifient, il me devient de plus en plus difficile de continuer. "Et on me dit "c'est fini mademoiselle, vous allez bientôt mourir", j'ai pas compris, je comprends pas, tu vois..." C'est la première fois que je fais autant dans l'effusion d'émotions, mais il faut que ça sorte, j'en peux plus de tout garder pour moi, j'en peux plus de jouer les mères courages même si je m'y prends mal. "C'est injuste... C'est difficile, pardon... Je craque là mais... Je mens à tout le monde, j'me mens à moi-même, si tu savais comme c'est difficile..." Je ne m'en étais pas rendue compte, mais tout ça m'avait fatigué à un point où j'allais de nouveau perdre connaissance. Les gouttes de sueur perlaient sur mon front, la fièvre était remontée. "Et toi, tu es là, et tu... t'es mon seul véritable ami..." L'air me manque, je m'enfonce dans le lit en fermant les yeux, tentant de contrôler la crise qui arrive, mais une infirmière débarque suite aux alertes données par le bruit des machines. Avant qu'elle ne demande à Lucas de s'éloigner, je parviens à sortir d'ultimes mots. "Je t'aime Lucas, tu... t'es un ami précieux... Merci d'être là." Seule Grace avait eu le droit à ces mots si spéciaux, mais peut-être la fièvre, ou la fatigue, ou son élan généreux et désintéressé... J'me posais plus de questions. Parce que j'en étais incapable.

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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Ven 14 Sep - 12:30

Elle craque et je me fige de stupeur. Je ne l’ai jamais vue comme ça, livrée à elle-même, dans un état de détresse dépassant l’entendement, incapable de se contrôler pour ne pas craquer, tellement vulnérable. Et je me demande soudain si ne pas avertir sa famille est réellement une bonne idée. S’il ne vaudrait pas mieux qu’Andrea soit mis ou courant, ou Tristan, que quelqu’un vienne ici pour lui dire les mots qu’il faut qu’elle entende pour s’arrêter de pleurer, parce que je ne suis clairement pas qualifié pour le job. Je l’écoute et la fixe d’un air perdu. Comment faire pour la rassurer ? Où est le mode d’emploi ? Je ne connais rien de tout ça, je ne sais pas comment ça se passe ni comment font les gens, comment on parle à quelqu’un qui a peur, qui veut que tout s’arrête, qui veut guérir de quelque chose qu’il ou elle ne peut pas contrer ? Je n’ai pas été élevé dans le cocon rassurant d’une famille aimante, je ne connais pas ces choses là. J’aurais beau essayer, maladroit, de la prendre dans mes bras, ou tenter de lui apporter mon soutien, de lui changer les idées, tout ça changerait quoi ? Absolument rien. Elle reste allongée dans ce lit d’hôpital, impossible à guérir, destinée à mourir et je ne peux rien faire. Je ne suis pas un super héros, je n’ai pas la science infuse, je n’ai même pas fait d’études. Alors sincèrement qu’est-ce que je dois faire maintenant ? Fuir comme un lâche et tenter de préserver les quelques parcelles de mon cœur qui restent fidèlement inatteignable ? Me morfondre, attendre, reste, souffrir, ne pas avoir d’autres options ? Et le jour où on m’appellera pour me dire que c’est terminé ? Le jour où il faudra tenir debout devant son cercueil ? Le sien, celui de Jen, dire au revoir. A Grace aussi. Est-ce que je suis instable au point de penser que j’y survivrai mieux que les autres, mieux que tout le monde ? Stupide au point de croire que je suis fort ? Les mots glissent de sa bouche en même temps que l’urgence de la machine se fait sentir. Je ne comprends pas, mets du temps à assimiler. Une infirmière entre dans la chambre en courant, m’écarte, et ses collègues suivent dans une cadence effrénée. Je demande ce qu’il se passe mais personne ne répond, j’interroge et regarde mon amie qui s’enfonce, et les infirmières qui crient, et les gens qui me demande de m’écarter, je gène, je suis sur le chemin, elle fait une crise, je dois sortir de la chambre, et je… j’entends ses mots qui sonnent un peu trop définitifs à mon goût et secoue la tête. « Megan… » Ma voix se perd dans l’écho de la chambre vide, je n’entends plus rien, sens ma tête tourner étrangement, recule encore si seulement c’est possible.

*


« Ca ira pour cette fois. Mais ne nous faisons pas d’illusion, la maladie de votre amie nécessite un cadre particulièrement stable et sain si vous voulez qu’elle vive plus longtemps. Il faut qu’elle se ménage, et qu’elle suive son traitement convenablement, sinon il ne faudra pas s’étonner ». Je grimace et plisse le front. « Quoi ? » Quelle pédagogie. J’ai envie de lui envoyer mon point dans la figure mais il hoche la tête et a le bon goût de s’éloigner en pressant mon épaule. Je soupire, cette journée est un cauchemar. Je veux juste qu’elle sorte d’ici et qu’elle rentre chez elle. Les frais d’hôpitaux vont être monstrueux, et l’espace d’un instant, je songe réellement à l’option familiale. Leroy-Duchesne de son nom, et Faure pour l’autre, sont assez riches pour signer un chèque au montant exubérant sans se poser de question. La richesse dorée qui paye des choses inutiles sans y penser. Il serait aisé pour eux de payer les frais. Mais Megan me tuerait, sans doute. Je me contente donc de garder le silence pour l’instant et regagne la petite chambre ou mon amie est reliée à des tonnes de machines qui ne font pas plaisir à voir. Je ferme les yeux, m’installe de nouveau sur le fauteuil et prends sa main. Je patiente, au fil de l’après-midi, prenant un instant pour appeler Georgia et m’assurer que tout va bien. J’essaye d’effacer de ma mémoire les instants que l’on vient de vivre, d’effacer l’angoisse et l’idée qu’elle aurait pu mourir devant moi entre deux confessions. Je ferme les yeux mais les rouvre quelques secondes plus tard seulement, quand je sens du mouvement dans son lit. Je me redresse, la tête toujours en appui sur son lit. « Hey ». Je fronce le nez et m’étire un peu. « Comment tu te sens ? » Question stupide, je ne sais même pas si elle est en état de parler. Je soupire et avale une gorgée de café froid que l’infirmière m’a apporté dans une tentative de réconfort. « Le médecin a dit qu’il fallait que tu te ménages… » Sans faire attention, mon pouce caresse doucement le dessus de sa main. « Dis moi ce que je peux faire pour toi est-ce que tu veux que j’appelle ton cousin ? » Je suis tellement paumé, pourtant j’ai l’habitude de devoir prendre des décisions concernant la santé des gens, mais je reste incapable de gérer cette situation. « Il faut que tu dormes… » Je secoue la tête, mon désarroi est sans doute trop visible pour être masqué.
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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Ven 14 Sep - 23:36

Le silence. La solitude. L'absence, des sens, des mots, de la conscience. Dans ces moments là on ne sait pas trop si on rêve ou si on reste juste inerte, sans aucune pensée ne traversant l'esprit. Dans mon cas c'est une sinécure, une véritable délivrance, mais ça n'est pas pour me reposer, retrouver un minimum de sérénité. C'est la fièvre qui l'a emporté, cette fois-ci, encore. J'ai pas écouté les conseils des médecins, j'ai pas pris les médocs qu'il fallait, j'ai pas fait attention à ma fatigue, à la toux, aux maux de tête. J'ai juste continué à avancer, à bosser, parce qu'il le faut, parce que c'est ce qui paye le loyer, la bouffe, les tracas de la vie. C'est ce qui me permet de rester encore un petit peu avec Grace. Voilà ce que je dois lui faire subir par égoïsme, parce que réellement, je ne supporte pas d'être loin d'elle. Même si je suis une mère maladroite, même si je ne fais jamais ce qu'il faut, même si je ne sais pas comment m'y prendre, j'ai l'envie et le besoin de l'avoir à mes côtés, et de m'en occuper. C'est quelque chose que n'a peut-être pas ressenti ma mère à mon égard, j'ai du mal à comprendre, car je n'avais que seize ans, quand j'ai su que j'étais enceinte. L'instinct maternel n'est pas venu directement, c'est vrai, mais malgré tout il est là. Au fond ce serait plus simple si je n'en avais pas, si j'étais insensible, ce serait bien mieux pour Grace. Malheureusement pour elle, il est bien là, j'peux pas m'en débarrasser comme d'un parasite, j'peux pas l'ignorer, c'est là, en moi. J'espère qu'un jour elle me pardonnera de lui avoir fait vivre tout ça.

Mais pour le moment, rien d'intelligible ne sort de mon cerveau, je peux même pas comprendre ce qui m'arrive réellement, l'hôpital, le job que je perds, Lucas à mon chevet. Respire, continue de respirer, ne perds pas ton sang-froid. Je me réveille doucement mais la douleur est diffuse, sourde, je grimace et ne supporte pas la lumière, les yeux se plissent et se ferment, la reddition face à un soleil bien trop cruel, une bien belle journée pour une si triste destinée, j'me demande s'il y a un bon dieu et s'il se fout pas un peu de ma gueule; mais la souffrance met toutes ces futilités en second plan. Je m'agite un peu, pour me redresser dans le lit, mais ça reste difficile. Une voix s'élève à côté de moi, Lucas, encore et toujours là, présent à mes côtés. Pourtant j'pourrais être seule au monde, à part lui et Grace, trop jeune pour comprendre, personne ne se soucie vraiment de ma santé au quotidien. Sa question, certes très commune et plus ou moins idiote au regard de la situation présente, n'est qu'une façon de montrer qu'il reste soucieux de mon bien être dans un moment pareil. Je devrais le remercier mille fois pour tout ce qu'il fait pour moi. J'me demande d'ailleurs pourquoi il fait tout ça. Il tient à moi, il l'a dit, mais c'est quand même fort. Quelqu'un qui a réellement le sens de l'amitié. Je sens à peine son pouce qui caresse ma peau, doucement. J'ose un sourire, sur un visage marqué et fatigué, ce qui ressemblera donc au final plus à un rictus qu'à quelque chose se voulant agréable et communicatif.

Il me demande si je veux qu'il appelle mon cousin. Non, surtout pas. Je sais qu'il a réussi à mettre plus ou moins à plat les choses avec Tristan, mais la question n'est pas encore réglée. Je ne voudrais pas qu'il se pose plus de question et qu'il sente plus la chose comme un fardeau, le fait d'adopter ma fille à ma mort. Il faut que je me montre discrète et qu'il n'ait pas à se soucier déjà de moi, moins je l'embêterais, mieux ça sera, et Grace aura le foyer qu'elle a toujours mérité. "Non, mon cousin est à Oxford, ça ne sert pas à grand chose..." Ma voix faible et cassée me trahit, bien sûr qu'il faut que je me repose, je suis fatiguée, physiquement, mentalement, j'ai besoin de plus qu'une nuit d'hôpital. Mais j'ai déjà un ami sur qui compter, c'est déjà énorme, pour moi. "Ne t'inquiète pas... Et j'ai très sommeil... Ça ne sera pas difficile de m'endormir..." Des murmures, intelligibles, mais toujours des murmures. J'essaie de capter son regard mais mes yeux me piquent, ils restent semi-clos. Mon sourire lui ne s'affadit pas, j'aimerais pouvoir le réconforter, il semble si las... Je me suis trop reposée sur lui. "Toi aussi tu es fatigué... Si tu veux, je peux te faire une petite place ! Une sieste, ni vu ni connu..." Je retrouve un peu le sens de l'humour, respirant cependant faiblement. "Je ne te fais pas de proposition indécente... Ne te méprends pas..." Un petit éclat de rire, comme une éclaircie dans le ciel, mais toujours faible, j'ai envie que l'atmosphère se détende. "Merci d'être là..." parviens-je finalement à articuler, avec le peu de forces me restant.

Et puis je m'endors, doucement, sereinement, le visage d'un être cher présent pour moi encore imprimé dans ma rétine, comme une comptine pour m'endormir, une lumière réconfortante dans une nuit trop sombre.

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MessageSujet: Re: just don't go w/ MEGAN   Sam 15 Sep - 0:33

Elle refuse l’aide de son cousin, évidemment. Je ne connais pas franchement grand-chose de l’histoire entre ces deux là. J’ai assisté au mariage d’Andrea Leroy-Duchesne avec son cousin ; et qu’on s’accorde bien, le fait qu’il ait choisi d’épouser un homme qui soit son cousin m’indiffère au plus haut point. Je m’en contre fiche. Il aurait même pu épouser sa mère s’il en avait eu envie, peu m’importe. Mais le fait qu’il ait abandonné une partie de sa famille en s’enfermant dans ses problèmes propres et égocentrés alors même qu’il lui aurait suffit de pousser un peu la recherche pour comprendre… Je ne peux pas l’admettre. Il n’existe rien de plus important que la famille, à condition que vous en ayez une pas trop amochée. Alors à quoi bon la foutre en l’air un peu plus en refusant de s’y intéresser ? Je soupire et acquiesce, capitule, de toute façon, je n’ai pas très envie d’avoir ce Andrea bipolaire et instable ici pour l’instant, à prendre le contrôle des opérations et à me laisser en plan comme si de ce que j’avais fait ou été n’avait d’importance. Elle aurait du être en colère contre lui, tellement en colère. Et pourtant, non, elle reste obsédée par l’image de perfection de son jeune cousin, Monsieur parfait qui réussit malgré les obstacles, qui reste gentil et attentionné, qui vit pour ses passions en se foutant de ce que disent les gens, en prenant des risques, en adoptant sa fille pour la mettre à l’abris et la protéger tout le reste de leurs vies. C’est mignon, touchant. Mais c’est faux, je le sais aussi. Comme si tout ce qu’il avait fait de moche dans sa vie avait été effacé par son aveuglement. Je soupire, secoue la tête, abandonne le sujet en n’essayant pas de la convaincre d’avantage, me contentant d’observer les infirmières qui sortent, entrent, ressortent de la pièce pour tout vérifier. J’ai envie de lui arracher des promesses, de lui dire qu’elle doit vivre, au moins quelques mois de plus, prendre son traitement, se tenir sage et faire un effort, pour Grace, pour moi, mais surtout pour Grace.

Elle me confie avoir envie de dormir et je souris un peu, presque rassuré à l’idée qu’il lui reste de la volonté pour se reposer, quelque part. Elle me propose même une place, et je la regarde en souriant avant de m’installer sur le lit, assis, en essayant de prendre le moins de place possible. Je sais pertinemment que je ne vais pas dormir ne serait qu’une seconde. Les émotions traversées dans la journée me hantent, tout comme le font mes sentiments mis à rude épreuve. J’ai l’impression de sortir d’un film dérangeant, d’une semaine de cauchemar, d’une sale nuit. Ce qui est presque le cas. Je m’assois sur le lit, n’ose pas la toucher, attends que ses yeux se ferment pour l’observer discrètement. Je n’arrive pas à comprendre quel est le but de tout ça. Pas de grande cause, pas d’exemple, pas de passion, de prestige, pas d’histoire. Juste une chambre d’hôpital un peu glauque, un ami qui tient à moitié debout, une fille tenue à l’écart et une mort lente dépourvue de la moindre dignité. Perdre tout et le perdre vite, sèchement. Sans espoir de retour, de rédemption. La punition qui écarte toute possibilité de pardon. La connerie ineffaçable, tout le bordel. Megan a fait une erreur parce que sa vie l’oppressait, mais combien de personnes font des erreurs dans la vie ? Des connards tuent et violent des gamines tous les jours, est-ce qu’on les fait crever avec autant de cruauté ? Alors Megan qui s’offre quelques semaines hors du temps, une soirée hors de la vie, un moment d’absence, elle mérite de mourir d’une maladie qui la bouffe sans lui laisser la moindre chance ? J’ai envie de crier, de renverser les meubles. De hurler mon désespoir. Pas parce que je l’aime, pas parce qu’elle est mon amie. Parce que j’en ai assez que la vie soit tellement injuste, tellement immonde. Je ne vois pas l’intérêt de se battre si c’est pour terminer dans de telles conditions, si c’est pour souffrir autant sans la moindre contrepartie. Avoir une fille qu’on ne verra pas grandir, avoir des amis qu’on ne verra pas se marier, avoir des parents qui ne comprendront pas. Tourner la page sur une vie pour en pourrir d’autres, et c’est ça, le grand objectif de l’univers ? D’un quelconque Dieu qui dormirait là haut, main mise sur nos faits et gestes et notre façon de vieillir ?

Elle semble s’être endormie, parait plus calme. Toujours aussi amochée, mais moins vulnérable. Mon rythme cardiaque est insupportable, et je m’extirpe du lit pour sortir de la pièce. Je ne peux pas rester ici, j’ai besoin d’un autre café, d’un peu d’air. Je reviendrais dans quelques instants, quand j’aurais retrouvé assez de forces pour affronter une salve de doutes, quand toute cette histoire de crise sera enterrée et qu’elle se réveillera pour me laisser rejoindre sa fille. Je sais, au fond de moi cependant, que cette histoire ne sera jamais bouclée. Plus maintenant. Nous avançons droit dans la direction inéluctable, et on ne peut plus reculer. Ni elle, ni moi, coincés. Je soupire, abandonne ma veste sur ses genoux et sors en ouvrant la porte d’un geste chargé de haine.
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